La Jmacargit

La quetzara ouvrit les yeux, l'esprit encore embrumé par son profond sommeil. Son regard croisa celui d'un Ucikara brun au gros nez affichant un sourire rassurant.

« Coi ! Mon nom est Zandju, et je suis votre hôte d'accueil au Dispensaire. Vous êtes arrivée ici suite à un Revif non enregistré par Rev'Inc. Avez-vous des souvenirs de votre vie précédente ? Je vous rassure, je ne suis pas là pour la Polcie, simplement pour vous aider à fixer les souvenirs que vous auriez peut-être au réveil avant qu'ils ne s'effilochent.
– Coi la Zandju. Merci pour ta bienveillance… »

Elle tenta de s'accrocher à ce qu'elle croyait entrevoir derrière le brouillard de son esprit, fermant à nouveau les yeux. Elle entendit un son assez grave et reposant auquel se superposait une mélodie envolée, renforcée de sortes de grincements rythmiques ; un objet en rotation, un pied qui passe, une lanière de cuir qui défile, des cordes qui vibrent, un bois brun veiné de vert bleuté très sombre ; puis le brouillard qui revient, et quelqu'un qui semble l'appeler au loin : Gicibaaaa !

Elle ouvrit à nouveau les yeux ; son hôte était toujours présent, le même sourire affiché sur son visage. Elle plissa les yeux, une des nombreuses façons des quetzara de sourire. « Ki'e pour ton conseil, je crois que j'ai pu attraper quelques bribes qui semblent importantes. Mon nom semble être Giciba, et j'ai vu et entendu ce qui ressemblait fort à un instrument de musique. Pouvez-vous enregistrer ce je que vous décris ? » Le ra obtempéra et sortit son kom de sa poche puis hocha la tête. L'aviaire décrivit du mieux qu'elle le put les dernières visions de sa vie précédente, afin de pouvoir s'en imprégner à nouveau plus tard. Elle récupéra ensuite le krili blanc du kom et le rangea avec soin dans la besace mise à sa disposition, se leva lentement et s'étira.


Giciba éteignit la petite lumière du bureau et ferma son kom. Cela faisait une douzaine de jeftu qu'elle passait presque toutes ses journées aux archives du Dispensaire afin de tenter de trouver des traces de son instrument de musique, sans succès. Parfois, il lui semblait presque l'entendre… que dire… le sentir résonner dans tout son corps, au moment de s'endormir dans sa cmuzda. Mais pas une trace aux archives. Rien. Elle avait même obtenu un accès aux archives technologiques et musicales de l'InfrA, mais ça n'avait rien donné non plus. Tout au plus avait-elle entendu quelque similitudes avec quelques vi'olni assez gros, ou avec un tu'urpi'o ou un tu'ubakfu, mais rien de vraiment similaire à ce qu'elle cherchait.

Elle avait fini par appeler son instrument jmacargit. Selon ce qu'elle avait pu dessiner depuis son réveil, il s'agissait d'une sorte de très grand vi'olni aux notes modulées par un clavier dont les touches appuient sur les cordes. Ces dernières sont en vibration permanente grâce aux frottements d'une roue entraînée par un pédalier par l'intermédiaire d'une courroie. Certaines cordes ne passent pas par le clavier et produisent donc un son permanent. Enfin, l'une de ces cordes fait parfois vibrer une pièce de bois sur le caisson de l'instrument, lorsque la musicienne donne un bref coup de cheville pour accélérer momentanément la roue, permettant de produire un son rythmique.

Il semblait que cet instrument n'était que dans son imagination, en tout cas il ne semblait documenté nulle part. Elle décida donc de le construire elle-même, mais elle savait déjà qu'elle devrait retrouver celui qui l'avait appelée dans sa vision. Et le meilleur endroit semblait être le Monde du Rêve. Elle devrait quitter le confort routinier du Dispensaire pour trouver une chamane qui l'aiderait à y voyager, mais il était temps qu'elle libère sa cmuzda pour une autre Oublieuse de toute façon. Vu la saison, elle pensait pouvoir attraper le peuple migrateur du Zug Cpires aux abords de la Jungle, lors de leur trajet vers le Delta ; ils auraient certainement des conseils à lui donner, et le fait qu'elle soit une quetzara devrait l'aider à les rencontrer, même si son plumage brun et blanc serait probablement bien terne à leur goût.


La quetzara marchait depuis plusieurs heures ; elle s'était levée aux premières lueurs de l'aurore, avait rangé sa toile imperméable sans son sac et était repartie avec son branaz sans même avaler un fruit sec de sa réserve, mais elle savait que ses pas la mèneraient certainement vers quelques baies, et, au pire, la zone était riche en xantoric, elle pourrait toujours manger un de leurs fruits oranges à la saveur si désagréable mais qui lui donnerait l'énergie pour marcher un jeftu de plus.

Cependant, elle n'eut pas à consommer les fruits qu'elle avait ramassés : au bout de deux heures à peine, elle entrevit au loin la caravane du Zug Cpires, composée d'une centaine de ra, au premier coup d’œil ; il n'y avait aucun doute quant à l'identité du groupe, la musique et les couleurs riches et variées éclatant dans le calme tout relatif du couvert des arbres. Lorsqu'elle s'approcha, elle s'aperçut qu'elle-même avait été repérée, et la troupe lui souhaita la bienvenue.

« Fifi la quetzara ! Tes pas t'ont-ils menés au Zug Cpires par un bienheureux hasard ?
– Coi ro do ! Il se trouve que j'étais à votre recherche, aussi je vous propose de reprendre sans plus tarder votre marche, si vous voulez bien accepter ma compagnie, et je vous expliquerai tout en cheminant ; mon branaz pourra porter des choses, il n’est pas très chargé. Mon nom est Giciba.
– Go'i, foulons le sol du Khanat ensemble le temps de faire connaissance ! Je m'appelle Dracili'u. »

L'ophidra qui lui avait répondu portait autour du cou une crête rouge vif qui mettait en valeur ses grands yeux noirs au milieu de son visage écaillé vert marbré de violet. Il portait une tenue resplendissante arborant ce qui ressemblerait à des plumes de sinamru, si tant est que ces oiseau existait vraiment. Sa large bouche semblait sourire en permanence, et il prêta une oreille attentive à la nouvelle arrivante lorsqu'elle lui raconta son but et les détails de l'instrument qu'elle avait en tête. Comme il semblait connaître tout le monde dans le groupe, il la présenta à deux autres ra ; le premier semblait collectionner des instruments de musique, mais le nomadisme ne lui permettait pas de les avoir tous avec lui, aussi il en laissait à différents endroits sur les chemins des migrations. Malheureusement, jamais il n'avait entendu parler de la jmacargit ni de quoi que ce soit d'approchant.

L'autre ra que Dracili'u présenta à Giciba était la chamane du Zug, ou plutôt la future chamane, la précédente ayant préféré rester aux cavernes d'Itsmir pour cette année, le temps de s'occuper de son œuf. Sorskasne, une quetzara au plumage flamboyant − un mélange de rouges et de bleus assez atypique chez les femelles − avait suivi une formation accélérée pour répondre aux besoins de base de la migration, mais elle ne pourrait pas envoyer la visiteuse dans le Monde du Rêve sans prendre d'énormes risques. Afin de continuer à porter ses plumes colorées avec dignité, elle proposa donc de commencer à préparer Giciba au voyage pendant leur trajet dans le Khanat, mais elle ne pourrait effectivement entrer en transe chamanique qu'une fois arrivées au Rocher aux Oiseaux, où un chamane local expérimenté chapeauterait l'opération. Après tout, rien ne la retenait, et la compagnie était joyeuse, aussi accepta-t-elle de prendre le temps de partager la vie du groupe pour quelques jeftu de plus.


Sorskasne avait toujours une larme à l’œil lorsque la porte fut refermée derrière elle et sa nouvelle amie. Elle comptait sur Lafben pour mener Giciba à sa destination, mais il avait choisi l'Oubli, et elle savait qu'elle ne le reverrait pas, du moins pas dans cet Éon. Il avait laissé un tas de bric et de broc à son intention, et elle avait pris un jeftu entier, enfermée dans sa grotte pour ranger le tout sur les étagères, mais aussi pour ranger le contenu de sa cervelle en ébullition. Elle ne se sentait pas prête, mais elle devait bien à son autre Maître la confiance qu'il lui avait donnée, et ça serait donc bien elle qui accompagnerait Giciba dans le Monde du Rêve. Elle avait tout vérifié trois fois déjà, mais elle recommença en présence de la quetzara aux plumes brunes et blanches.

« Écoute, si ça devait mal se passer…
– Sorskasne, ça se passera bien. J'ai confiance en toi, je sais que tu as été bien préparée. Fais ce que tu as à faire, et je me garderai bien de te reprocher quoi que ce soit. » La ra multicolore soupira profondément, inspira à nouveau pour dire quelque chose, se ravisa et prit le bol contenant la préparation de farespa. C'était impossible qu'elle se soit trompée, elle y avait mis tout ce qu'elle savait, et elle aurait été prête à la boire elle-même sans sourciller. Seulement, celle à qui était destinée la boisson n'avait jamais voyagé. Et puis, surtout… elle lui manquerait. Elles ne se connaissaient que depuis peu, mais elles avaient été immédiatement attirées l'une par l'autre. Elle savait qu'elle ne reviendrait pas avant au moins une saison, elles ne se reverraient donc pas avant une année complète, le temps que la migration la ramène au Rocher.

Sans un mot, Sorskasne s'assit en tailleur en face de son amie, le bol posé à côté d'elle. Elle prit les épaules de la ra dans ses mains, puis elle la serra fort. Gicibi lui rendit son étreinte avec une tendresse non dissimulée, puis elle restèrent front contre front plusieurs minutes. Elles échangèrent un dernier regard chargé d'espoir et de craintes mêlées, puis l'Oublieuse ingurgita la farespa en deux grandes goulées, cachant à grand peine sa grimace due au goût âcre de la boisson.

Elles avaient répété plusieurs fois, aussi Giciba ne fut pas surprise d'entendre le tambour de Sorskasne ; elle se laissa porter par le rythme à mesure que le breuvage dissipait sa capacité d'attention. Juste avant de perdre conscience, elle pensa le plus fort qu'elle le put à son instrument, à la voix de celui qui l'avait appelée, en essayant de chasser le visage de sa nouvelle amie de ses pensées, afin que le Rêve s'oriente en direction de la mission qu'elle s'était donnée, autant que faire se pouvait, c'est à dire peu avec les Rêves…


La quetzara ouvrit les yeux et tourna la tête de droite et de gauche, tentant en vain d'identifier la source du bruit sourd qui faisait vibrer tout son corps. Au bout d'un moment, elle se leva sous un ciel sombre. Quatre piliers majestueusement sculptés de volutes rejoignaient le ciel lui-même, le plus proche des quatre étant à quelques minutes de marche tout au plus.

En s'en approchant, elle perçu par-dessus la vibration omniprésente une sorte de grommellement ; il était émis par une petite spadzura au bois sombre se dandinant au pied du pilier. Elle semblait tourner autour, touchant un détail ici, en grattant un autre là, ne prêtant aucune attention à l'aviaire curieuse qui approchait. « Coi la spadzura ! Mon nom est Giciba. » L'arbrisseau s'arrêta net pendant quelques secondes, puis se tourna vers l'origine de son dérangement, ouvrit de grands yeux et leva un bras en l'air, puis l'autre, puis les deux en même temps. De petites brindilles et des fleurs bleues poussèrent au bout de ses bras avant de s'envoler pour retomber délicatement entre les deux ra, créant un chemin. « Coi ! Le portail, sommet de la jmacargit. Reviens voir ton amante ensuite !
– La jma… Oh… Je suis donc dans le bon rêve ! Eh bien en avant… » Giciba s'arrêta net en levant les yeux au ciel. « Comment ça, mon amante ? Il n'y a rien entre Sorskasne et moi ! Enfin… peut-être que si, maintenant que tu le dis… C'est elle qui t'envoie ? »

Lorsque son regard revint vers son interlocutrice, elle ne bougeait plus : elle était entrée en sipsa'i quasiment instantanément. En même temps, une spadzura qui aligne autant de mots en si peu de temps était déjà assez improbable ; les rêves sont vraiment imprévisibles, pensa-t-elle en soupirant. Son écorce avait une texture et une couleur qui lui évoquaient quelque chose : il s'agissait exactement du bois qu'elle avait vu dans sa vision de la jmacargit à son Revif. Elle n'avait pas pu en trouver trace lors de ses recherches dans ses archives, aussi décida-t-elle de ramasser quelques unes des fleurs et brindilles et de les mettre dans sa besace après les avoir longuement observées pour en mémoriser les détails, même si elle était bien en peine de dire si elles seraient toujours avec elle à sa sortie du Rêve.

En y regardant de plus près, le pilier étaient fait du même bois brun veiné de vert bleuté sombre. Elle sourit intérieurement et entreprit de l'escalader, mais la tâche semblait trop ardue, les sculptures laissant rapidement la place à un fût lisse et glissant. Elle profita des quelques mètres de hauteur pour regarder aux alentours. Entre les quatre piliers géants, un axe horizontal se dégageait au loin, à ce qui semblait être une centaine de mètres au-dessus du sol ; en plissant les yeux, elle entrevit un mouvement qui confirma ce qu'elle soupçonnait : elle était sous une jmacargit géante, ce qui expliquait la vibration sourde. Si elle en croyait les mots de sa guide locale, elle devrait monter, d'une façon ou d'une autre. Et comme les pieds semblaient exclus, il faudrait bien qu'elle passe par un autre chemin, même s'il semblait plus périlleux.

Giciba marcha donc vers le centre de la structure, s'approcha de l'axe décentré, puis elle attendit quelques minutes ; enfin, sa patience paya et une plateforme s'approcha : il s'agissait d'une des deux pédales. Elle sauta agilement lors de son passage au plus près du sol, s’y agrippa et monta dessus puis, après encore un temps d'attente, elle commença à marcher le long du levier de la pédale : elle devrait arriver à l'axe avant qu'il ne soit trop vertical, aussi courut-elle aussi vite que ses jambes voulurent la porter, tout en prenant garde à ne pas glisser, car une chute depuis une telle hauteur pourrait avoir des conséquences fort désagréables, enfin, probablement, mais dans le Monde du Rêve, on n'est jamais trop sûre de rien… Chaque pas était accompagné d’un grincement effroyable, qu’elle devina dû aux vibrations de la pièce de bois sur la caisse lorsque son poids créait des secousses sur le pédalier.

Elle termina sa course en glissade, agitant frénétiquement les bras, quelques plumes descendant lentement vers le sol désormais si lointain, et se rattrapa comme elle le put à un rouleau ayant une certaine souplesse : il s'agissait de la courroie, et ça serait aussi son ascenseur vers la caisse de résonance ; elle s'agrippa au cuir épais et observa son entourage. La montée serait longue, et elle sentait déjà des crampes se préparer dans ses bras et se mains. Le volume de la vibration basse était de plus en plus prenant, au point qu'elle semblait perdre toute notion du temps. Elle finit par entrevoir une cavité dans laquelle la lanière rentrait, et elle se concentra autant que possible sur sa réception, car la courroie ne s'arrêterait pas pour elle.

Lorsqu'elle entra dans la caisse, le son était omniprésent. Dans un mouvement bien plus rigide que ce qu'elle aurait imaginé, elle s'éjecta de la lanière pour retomber lourdement au fond de la caisse. Elle avait l'impression que sa tête allait exploser, et ses mains engourdies ne semblaient pas parvenir à boucher ses oreilles efficacement. Un léger courant d'air ouvrit sa besace, et deux fleurs bleues s'en échappèrent. Un grommellement d'arbrisseau lui parvint, et elle comprit le message : elle fourra une fleur dans chaque oreille, et le calme revint, du moins le son était supportable, même s'il faisait vibrer jusqu’à ses tripes. Elle pris un moment pour se reposer, puis évalua la situation. Pour monter sur la caisse, elle imaginait deux possibilités : la plus sécurisante serait qu'une corde descende d'une des ouïes et qu'elle l'escalade tranquillement, mais elles étaient probablement à plusieurs heures de marche ; l'autre solution était de reprendre la courroie, puis de passer sur l'axe supérieur de l'instrument pour monter sur la roue en rotation. Elle soupira et s'élança en direction de la courroie.

Le cuir ne cessait de défiler, mais sa vitesse rendait les transitions abordables. Elle attendit donc d'être bien reposée avant de reprendre son ascension, ménageant ses forces. Au bout de quelques minutes suspendue au-dessus du vide de la caisse de résonance, elle vit l'axe s'approcher. Passer sur l'axe s'avéra relativement simple car il suffisait d'attendre d'être au-dessus, et la hauteur en faisait une chute raisonnable pour une quetzara. Elle se réceptionna souplement sur l'axe en rotation et entrepris de marcher vers la roue de frottement de l'instrument. Les vibrations se firent ressentir de plus belle, mais elle maintint le cap, marchant légèrement de biais pour compenser la rotation, jusqu'à atteindre la roue. Elle semblait lisse mais un peu souple ; pas assez pour y planter ses griffes, ceci dit. Elle soupira, marchant lentement le long de la roue pour accompagner son mouvement tout en réfléchissant aux options qui pourraient s’offrir à elle.

Un nouveau coup de vent ouvrit sa besace, laissant dépasser deux brindilles. Giciba plissa les yeux en pensant à la jeune spadzura − peut-être envoyée par Sorskasne, du moins elle se plaisait à le penser − et tira sur une brindille, qui grandissait à vue d'œil, jusqu'à former une sorte de lance. Elle en tâta le bout affûté du bout du doigt, puis testa doucement la pointe sur le matériau de la roue : planté avec un mouvement sec, cela ferait un bon support. Elle tira la seconde brindille pour en faire un second outil. Elle enficha la première au-dessus d'elle, s'y agrippa, puis s'assit dessus. Elle planta alors la seconde, s'y accrocha par les jambes, pendue en dessous afin de récupérer la première pour répéter l'opération. Cela prit du temps et des ajustements à mesure que la rotation changeait son angle, mais elle parvint finalement à sortir au sommet de la caisse, sa tête peinant à se souvenir comment distinguer le haut du bas. Après avoir récupéré ses deux lances, elle les remit dans sa besace, leur rendant leur taille d'origine. Elle profita du léger courant d'air ambiant après l’impression d’enfermement de la caisse, et partit d'un bon pas en direction du clavier et de son support.

Elle descendit sur le clavier mais le regretta rapidement : les touches s'enfonçaient légèrement sous son poids, produisant un son strident malgré les protections dans ses oreilles. Elle s'élança pour courir, regrettant de ne pouvoir voler au-dessus comme un sinamru. Plus elle avançait, et plus le son devenait grave, rendant la chose plus supportable, bien que sa fatigue grandisse en même temps. Une fois arrivée au bout, elle se hissa sur la partie la plus haute.

D’immenses chevilles de réglage de la tension des cordes formaient presque un petit bois aux formes difficiles à discerner. Toute la zone semblait électrique, comme au cœur d’un nuage orageux. Des grésillements se faisaient entendre, de petits éclairs se produisaient de temps en temps d’une cheville à l’autre dans un claquement sec de décharge énergétique digne d’une fenra majeure, d’énormes flux lakne et zbasu s’entremêlant ; ses plumes se dressaient, lui donnant un aspect d’oisillon touffu. Et c’est au milieu de ces turbulences qu’elle vit sa destination. La spadzura avait dit vrai, il s’agissait bien d’un portail, aucun doute sur ce point, même si la destination était inconnue ; elle aurait été bien incapable d’en faire une description, qui l’aurait de toute façon laissée perplexe elle-même à son réveil, si elle se réveillait un jour. Elle inspira profondément, baignée dans le grondement de l’instrument géant de son Rêve, et, au moment de s’engager sereinement dans le portail, un éclair tomba à quelques pas d’elle à peine, la faisant effectivement trébucher vers l’inconnu.