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fr:auteurs:lyne:reve_ordinaire:028

On ne fait pas d'omelette...

« Allons, bon. Qu’est-ce qui se passe encore ? »
Kirun abandonna son aide qui préparait les pâtes pour les croustades – non pas qu’il ait eu encore besoin d’aide, puisqu’elle venait justement de lui apporter de quoi les étaler – et se dirigea vers les tables couvertes de nourriture où les ra venaient se servir leur repas du soir.
Deux ouvriers agricoles étaient en grande discussion. Enfin, l’une semblait surtout tenter de faire taire l’autre. Qui se débattait et braillait dès qu’il le pouvait que c’était inadmissible, intolérable, obscène, et autres épithètes du même acabit.
Plusieurs ouvriers qui semblaient sur le point de prêter main forte à l’empêcheuse de vociférer en paix, s’arrêtèrent en voyant la cuisinière approcher, et préférèrent reculer prudemment.

Celle-ci se planta devant l’étrange couple.
Elle ne reconnut pas l’énervé, sans doute un journalier arrivé récemment, mais elle connaissait celle qui tentait de le bâillonner, une saisonnière qui venait tous les étés aider à l’exploitation et repartait passer le reste de l’année du côté du delta.
La saisonnière hésita un instant, puis lâcha son collègue qui reprit immédiatement sa harangue.
Kirun fronça les sourcils, et tous les ra assemblés autour frémirent.
Énerver la cuisinière en période de pointe n’était jamais une bonne idée, et causer un esclandre dans la cuisine rentrait définitivement dans la catégorie des choses susceptibles de l’agacer.
Elle n’avait peut-être pas de balai à la main, pas encore, mais ces fichus ustensiles ménagers avaient une fâcheuse tendance à lui sauter dans les mains d'on ne savait où.

L’excité ne paraissait pas plus sensible que ça au mécontentement de la maîtresse des lieux et prenait maintenant l’assistance à témoin de ce “crime ignoble perpétré dans l’indifférence générale”.
La cuisinière l’ignora délibérément et se tourna vers sa collègue plus calme. Sa voix était posée, mais elle sembla étrangement étouffer la diatribe échevelée de son voisin lorsqu’elle demanda :
« Une idée de ce qu’il lui arrive ? »
La saisonnière grimaça :
« Je ne suis pas trop sûre. Je crois qu’il ne veut pas qu’on mange d’œufs. Un truc philosophique à propos de l’éclosion du Khanat. »
Kirun se retourna pour observer le journalier :
« Qu’on les casse ? Ou qu’on les mange ?
- Je crois qu’il a dit manger. Mais c’est peut-être la même chose pour lui. On est bien obligé de les casser pour les manger, non ? »
La cuisinière sourit légèrement sans quitter l’énergumène des yeux :
« Non. Pas forcément, en fait… Il a pensé à mentionner quelle école philosophique il défendait exactement ? »
La saisonnière secoua la tête. Elle n’en savait rien.

Le prêcheur, probablement encouragé par l’impression d’être devenu le centre de l’attention générale – même si tout le monde se demandait surtout ce que la cuisinière, juste à côté de lui, allait lui faire – continuait de tonitruer son discours décousu.
Kirun se retourna vers le côté où ses aides essayaient de suivre ce qu’il se passait tout en poursuivant plus ou moins leurs activités, et fit signe au plus proche.
Elle articula quelques mots silencieux, à moins qu’ils n’aient été noyés par les hurlements, et fit un geste léger vers une table un peu plus loin. Le ra fila vers la table indiquée, et en revint avec une demi-douzaine d’œufs frais qu’il lui tendit.

La cuisinière les prit, en choisit soigneusement un, se planta devant le journalier qui s’égosillait toujours, et le lui posa prestement dans la bouche au beau milieu d’une tirade.
Emporté par son élan, le tribun improvisé ne put arrêter ses mâchoires qui se refermaient sur la fin du mot.
Le bruit sec de la coquille écrasée retentit dans la cuisine soudain silencieuse.
Le ra devint livide tandis que l’œuf coulait de ses lèvres et le long de son menton. Il baissa la tête vers Kirun qui le toisait calmement, ses doigts semblant jouer machinalement avec les œufs restants :
« Ah, le niveau sonore est soudain beaucoup plus supportable. »

Le journalier ouvrit la bouche pour parler, la referma en sentant un fragment de coquille glisser le long de sa joue, tenta de lécher l’œuf écrasé sur sa lèvre, se retint au dernier moment, proféra quelques sons inarticulés faute de pouvoir bouger correctement la bouche, puis finit par tendre un doigt accusateur vers Kirun :
« ‘u… ‘u…
- Moi, moi ? Moi, je ne fais pas à manger dans les endroits où tu médites. Donc tu évites les prêches dans ma cuisine. Surtout avec de l’œuf qui dégouline partout et qui salit mon sol. »
Le ra déglutit instinctivement et manqua défaillir en réalisant ce qu’il avait fait.

La cuisinière eut un mince sourire.
« Pour la saleté physique, il y a de quoi se laver chez l’intendant. Tu pourras lui expliquer que tu ne souhaites pas rester dans ce repère de criminels, et qu’il te donne le salaire qu’il te doit.
Pour le reste… J’ai un très bon balai, si tu veux. Des tas de ra ici pourront te dire qu’on se sent beaucoup mieux après que j’aie passé le balai. »
Cela provoqua une série de rires plus ou moins nerveux. Oui, on se sentait mieux APRES. Quand Kirun avait rangé son balai et qu’on ne risquait donc plus rien. Ou presque.

Le journalier se dirigea vers la porte d’une démarche saccadée et la foule qui s’était amassée s’écarta pour le laisser passer sans sympathie particulière.
Outre le fait que quiconque défiait la cuisinière sur son territoire méritait le sort qu’elle lui infligeait, ce genre de propagande envahissante était plutôt mal vu hors des lieux publics réservés justement aux prises de paroles sur tous les sujets possibles et imaginables.

Chacun reprit sa place et son repas dans le brouhaha habituel, tandis que Kirun retournait poser les œufs restants sur la table d’où ils venaient.
L’aide qui les lui avait apportés regarda la cuisinière faire :
« On peut vraiment manger un œuf sans casser la coquille ?
- Sans la briser en mille morceaux, oui. Mais on doit quand même faire un trou. Et c’est la plaie pour récupérer le contenu. Et je ne parle même pas de faire des œufs à la coque.
Cette philosophie n’a jamais eu beaucoup de succès auprès des cuisiniers, bizarrement. »
Les ra suffisamment proches pour entendre, sourirent au ton faussement perplexe de Kirun.

Celle-ci continua :
« Mais vu sa réaction quand il a croqué dedans, je ne pense pas qu’il s’agisse de l’école de la Coquille Sacrée. Lui avait l’air aussi très perturbé par le fait de manger de l’œuf. Et ça, ça ne me dit rien. »
Elle haussa les épaules avec indifférence :
« Enfin. Chacun a droit à ses opinions. Et il y a bien assez de plats dans le Khanat pour qu’il ne soit pas obligé de manger de l’œuf si ça le dérange tant que ça. »
Elle retourna à sa place sans plus paraître s’intéresser à la question.

Derrière elle, ses aides échangèrent quelques sourires ironiques : nul doute que la cuisinière était sincère dans son respect des croyances de chacun. N’empêche qu’il valait mieux les exprimer de façon posée… et surtout pas en plein milieu du service.
Ici, la philosophie qui comptait, c’était celle de son balai…

fr/auteurs/lyne/reve_ordinaire/028.txt · Dernière modification: 2016/09/14 06:50 (modification externe)