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fr:auteurs:lyne:reve_ordinaire:029

Indiscrétion

« C’est quoi le problème ?
- Y’a pas de problème. »
Kirun croisa les bras et fixa le responsable des expéditions sans mot dire. Celui-ci se tortilla légèrement, mais s’entêta :
« Sérieusement. Tout va bien. »
La cuisinière pencha la tête légèrement pour l’observer, le laissant mariner encore un peu, avant de se décider à répondre :
« Tu n’es pas obligé de me le dire. Tu peux même m’envoyer paître si tu veux.
Mais j’aimerais quand même que tu évites de me prendre pour une idiote en espérant que je vais croire une pareille branazerie. »
Rin grimaça, mais garda le silence.
Kirun ajouta :
« Et tu ferais bien aussi d’être un peu plus convaincant quand tu parles à ton équipe. Parce qu’ils sont franchement inquiets pour toi. »

Cette fois-ci, le ra soupira et avoua à demi-mot :
« Ils n’y peuvent rien, alors c’est pas la peine qu’ils s’inquiètent. »
La cuisinière sourit froidement :
« Ça ne marche pas comme ça, et tu devrais le savoir depuis le temps. Si un de tes ra avait un problème, tu ne te laisserais pas arrêter par ce genre de considérations, et tu ferais des pieds et des mains pour lui.
Tu crois qu’ils sont différents ?
- Rien de ce qu’ils pourraient faire ne changera la situation, de toute façon.
- Vu qu’ils ne savent pas de quoi il s’agit, ils ne risquent pas d’y changer quoi que ce soit, en effet. A part par accident.
Non, ils ont juste décidé qu’il était de leur devoir de te remonter le moral. »

Rin renifla avec ironie :
« Et comment ils espèrent faire ça ? »
- Ils n’ont accepté de partager leurs idées avec moi que sous le sceau du secret le plus absolu. Et même sans ça, je m’en voudrais de gâcher tous leurs efforts en te dévoilant la surprise. Ne compte pas sur moi pour trahir leur confiance. »
Plongé dans ses pensées moroses, le chef des expéditions ne réagit d’abord pas à l’information. Et puis il se figea :
« Attends une minute. Qui t’a parlé de ça au juste ?
- Ça n’a aucune espèce d’importance. De toute façon, à mon avis, ils sont à peu près tous dans le coup.
- Même Raktu ? » Rin avait soudain l’air franchement inquiet.

Le sourire de Kirun s’accentua, avec une nuance inquiétante :
« Au vu de certaines des idées qu’ils ont évoquées, c’est indéniable. »
Son interlocuteur eut soudain l’air nettement paniqué. Ce qui était compréhensible.
Certains ra avaient un sens de l’humour qui aurait du être interdit, et Raktu figurait en bonne place dans la liste.
En temps normal, le statut de responsable de Rin lui permettait de le canaliser plus ou moins. Mais là…

« Et tu n’as pas essayé de les en dissuader malgré tout ?
- Moi ? Me mêler des affaires internes d’une équipe qui n’est pas la mienne ? Ce serait de l’ingérence ! Absolument inadmissible… » La cuisinière imitait à merveille l’innocence outragée, avec juste ce qu’il fallait d’ironie.
« Tu es une ra cruelle, Kirun. »
L’interpellée accepta l’accusation d’un hochement de tête aimable :
« C’est rigoureusement exact. »
Le chef de quai la foudroya du regard, mais il ne poussa pas plus loin, et elle paria intérieurement sur le temps qu’il lui faudrait pour craquer. Pa… Re… Ci… Vo…

« D’accord. »
Déjà ? Elle avait visiblement sous-estimé le mauvais goût de Raktu.
Ou le problème était encore plus grave que Rin ne voulait bien le dire. Enfin, qu’il ne le cachait, en l’occurrence.

« Je suis tombé sur un document bizarre, l’autre jour, au bureau du tramway à Natca. Je ne pense pas que j’étais censé le voir. Mais bon… »
Kirun attendit patiemment qu’il trie ses idées et réussisse à les exprimer.
« Ça parlait de travaux dans le tunnel du tramway.
Les travaux, ça peut arriver, mais généralement pas sans infiltration importante de lakne. Les tunnels des Plaines sont… Pfff… Ils datent probablement de plusieurs Eons.
Mais là, ça parlait de travaux importants sur le tunnel du tramway qui nous relie à Natca…
Enfin, pas seulement nous, hein. Mais sur l’embranchement avec presque que des exploitations qui nous sont plus ou moins associées à travers le kagnivo et ses alliés. »

Kirun fronça les sourcils :
« Des travaux importants à quel point ? »
Rin lui rendit un sourire sans joie :
« Au point de limiter nettement nos capacités d’exporter vers la Ville à l’automne prochain, qu’est-ce que tu crois. »
Il soupira :
« Le problème, c’est… Enfin, non. Y’a plein de problèmes qui s’emboîtent, et j’arrive pas à tous les démêler.
Je ne comprends pas pourquoi ou comment il pourrait y avoir besoin de travaux pareils.
Je n’ai pas entendu parler de quoi que ce soit qui les justifierait. Et je n’y crois pas une minute.
Je n’ai pas interrogé directement les conducteurs pour ne pas donner l’alerte, bien sûr, mais j’ai vraiment l’impression que c’est un coup monté pour nous piquer des marchés en nous empêchant d’écouler nos marchandises. Surtout que, depuis trois ou quatre saisons, le kagnivo commence à rafler de plus en plus de parts de marchés, et qu’il doit y avoir pas mal de gens que ça énerve.
Sauf que je n’ai aucune preuve. Et encore moins de coupable évident.
Tu imagines le boulot qu’il faudrait pour réussir à noyauter l’administration des transports et monter un truc pareil en même pas cinq ans ? C’est juste impossible… »

Kirun ne releva pas.
Pour ce qu’elle en savait, les guerres entre kagnivo étaient aussi vieilles que le Khanat. Et si complot il y a avait, il pouvait bien avoir été enclenché bien avant. Ou même préparé contre quelqu’un d’autre et redirigé a posteriori.
A moins que corrompre les fonctionnaires de Natca ne fasse partie de la procédure standard de tous les kagnivo qui cherchaient un peu de pouvoir.

Rin continuait :
« Et puis, surtout, je n’ai pas trouvé d’autre indice. Rien du tout. Nulle part. Et pourtant, j’ai cherché partout où j’ai pu.
Si ça se trouve, j’ai mal lu. Ou c’était un truc justement pour nous faire sauter au plafond et nous couvrir de ridicule si on allait protester. Ou…
Enfin. J’en sais rien. C’est ça, le problème. Et j’arrive pas à trouver une confirmation d’un côté ou de l’autre… »
Le chef des expéditions avait vraiment l’air malheureux, maintenant.

La cuisinière soupira à son tour :
« J’en déduis que tu n’en as pas parlé à l’intendant.
- Pour lui dire quoi ?
Oh, chef, y’a p’têt ben un complot cont’nous, mais p’têt pas, et pis j’ai pas d’preuves, et j’sais pas qui, ni pourquoi ? » Rin abandonna son accent de pluknaï.
« Non, sérieusement Kirun, je peux pas faire ça.
- Bien sûr que si. Non seulement tu peux, mais tu dois.
- Alerter tout le monde pour un foutu document que je ne peux même pas montrer ?
- Non. Mais dire tout ce que tu sais à l’intendant, y compris tes doutes, pour qu’il puisse faire les recherches que tu ne peux pas faire à ton niveau, et décider s’il y a un vrai risque ou pas, oui.
Et je me fiche que tu aies raison ou pas. S’il y a vraiment quelque chose, et si tu ne l’as pas prévenu, tu t’en voudras. »

Rin referma la bouche sur l’argument qu’il allait opposer à la cuisinière.
Celle-ci enfonça le clou :
« Ne t’inquiète pas. S’il pense que tu peux lui apporter d’autres informations, ou que tu devrais chercher quelque part où il n’a pas accès, il se fera un plaisir de te le demander. Et s’il n’y a rien, eh bien, ça lui aura donné un mystère à résoudre pour lui occuper l’esprit et il adore ça.
Mais en attendant, tu stagnes. Ça te mine. Ça mine ton équipe. Et tu ne te sentiras pas mieux si ça nous explose à la figure. »

Le chef de quai encaissa en silence, et rumina tout ça pendant un moment. Puis il lâcha un « Je vais y réfléchir » et repartit en direction de son poste.

Kirun le suivit du regard jusqu’à ce qu’il ait tourné le coin du tunnel, et elle soupira.
Puis elle compta lentement jusqu’à dix avant de se retourner et d’élever la voix :
« C’est bon, Dani, tu peux sortir de ton trou. »
Quelques secondes supplémentaires s’écoulèrent avant que son aide ne se décide à apparaître au coin d’un tunnel latéral avec une moue désabusée :
« Je croyais pourtant avoir été discret.
- Croire ne suffit pas. »
Le ra la fixa en souriant en moitié :
« Eh ! Tu es sûre que tu n’es jamais allée à l’InfrA ? J’avais un prof qui disait exactement la même chose.
- Celui qui a aussi oublié de t’expliquer que ça ne se faisait pas d’écouter aux portes ? »

Dani eut la bonne grâce de paraître un peu penaud :
« Je sais, je sais.
Pour ma défense, je n’avais pas réalisé que c’était une conversation privée. Et quand j’ai compris, je ne pouvais plus vraiment passer comme si de rien n’était. Il n’aurait jamais repris sa confession après ça. »
Kirun ne parut pas particulièrement sensible à l’argument :
« Isnat n’est pas parti depuis assez longtemps pour que ses excuses oiseuses me manquent.
Si tu en avais entendu assez pour ne pas t’avancer, alors tu en avais aussi entendu assez pour faire demi-tour. »

Cette fois, le ra grimaça franchement.
Ce n’était déjà pas drôle de s’être fait prendre, alors qu’il avait effectivement pensé être particulièrement discret, mais se faire faire la leçon comme ça…
Surtout que c’était mérité. L’une des règles de base de l’espionnage, c’était quand même que ça ne se faisait pas, et que si on s’y risquait, il valait vraiment mieux que personne ne s’en rende compte.

Il ferma les yeux et laissa échapper sa contrariété dans une longue expiration. Ça lui apprendrait à être trop confiant. Il lui fallait maintenant assumer son erreur et rattraper ce qui pouvait l’être.
Il rouvrit les yeux, et s’inclina formellement devant Kirun :
« Tu as raison. Et je te présente donc mes excuses, même si j’ai conscience que c’est assez faible.
Je vais également aller m’excuser immédiatement auprès de Rin, avec ma promesse de ne jamais évoquer ce sujet dont je n’aurais pas du avoir connaissance. Et je le laisserai juge de ce qu’il estime nécessaire pour réparer mon inconduite. »

La cuisinière soupira, exaspérée :
« Mam’Ucika, protège-moi des adeptes du code d’honneur… »
Elle toisa son aide :
« Et tu crois que ça va lui faire quoi, à Rin, hein ? Ça va résoudre son problème ? Il va se sentir mieux ?
Non. Ce que tu vas faire, c’est filer chez l’intendant et lui répéter tout ce que tu as entendu. Ça, ça sera utile, au moins. »
Dani regarda par-dessus l’épaule de Kirun, la direction où le chef de quai avait disparu :
« Tu penses qu’il ne va pas suivre ton conseil ?
- Oh si, il va le suivre. Mais il va lui falloir passer tout un poste avec son équipe et réaliser à quel point leurs idées pour lui “remonter le moral” risquent d’être tordues.
Et après ça, il ira cogiter encore un peu chez lui sur la validité de mes autres arguments avant de se décider.
En attendant, l’intendant aura eu le temps de faire un certain nombre de recherches préliminaires. Ou peut-être même pas, va savoir, avec tout ce qu’il apprend on ne sait comment…
Et même s’il n’a pas d’éléments factuels sur ce que Rin a trouvé, il saura au moins comment le soulager. Ce que tes excuses ne risquent pas de faire.
Allez, file. »

Dani tourna les talons et fit deux pas avant de s’arrêter brusquement et de se retourner à nouveau vers sa chef :
« Et si l’intendant veut savoir comment je suis au courant ? »
Le sourire de Kirun valait un discours.
Son aide laissa échapper un gémissement, imitant presque à la perfection le chef des expéditions quelques minutes plus tôt :
« Tu es une ra cruelle, Kirun. »
Le sourire de la cuisinière s’élargit et elle lui désigna de la main le tunnel en direction du bureau de l’intendant.
Dani hocha la tête et suivit la direction indiquée d’un pas ferme.

Ça n’allait pas être une partie de plaisir que d’avouer à l’intendant qu’il avait espionné Kirun et Rin. Ni qu’il s’était fait prendre, même s’il soupçonnait que l’intendant n’en serait pas surpris, compte tenu de la réputation de la cuisinière dans l’exploitation.
Mais il ne pouvait pas être pire que certains des instructeurs qu’il avait eus dans la Légion… Enfin, pas beaucoup pire, en tous cas.

Dani réfléchit à l’épisode tout en marchant, et à ses multiples conséquences. Pour lui, pour Rin, et pour l’exploitation.
Malheureusement, le bureau de l’intendant n’était pas assez loin pour qu’il ait le temps de toutes les explorer sur le chemin. Il cogna donc discrètement à la porte en se promettant d’y revenir plus tard, à tête reposée.
Enfin, à condition que l’intendant considère que, puisque Kirun ne l’avait pas viré sur le champ, il pouvait se contenter de lui passer un bon savon.

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