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fr:auteurs:lyne:reve_ordinaire:054

Inquiétude

Kirun se tournait et se retournait sur sa couche. Elle finit par s’asseoir et allumer la veilleuse du terminal de kom à son chevet. Elle était essoufflée. Et en nage. Elle inspira un grand coup pour essayer d’apaiser la tension qui lui nouait le ventre et les épaules, mais cela ne servit qu’à lui faire prendre conscience de l’odeur qui imprégnait sa tenue de nuit et les couvertures. Elle plissa le nez, dégoûtée. D’un mouvement brusque, elle se leva et arracha draps et couvertures du lit, puis elle enfila une robe légère, et se rendit aux bains. Au moins, à cette heure de la nuit, elle avait peu de chances de croiser quelqu’un dans les couloirs ou dans le bassin.

Kirun frissonna en s’aspergeant, sans que la température de l’eau soit en cause. Puis elle se frotta énergiquement comme si cela pouvait éliminer le malaise, l’inquiétude sourde qui tentait de s’imposer à elle. Une fois récurée, elle plongea dans le côté le plus froid du bassin, et laissa la fraîcheur du liquide l’envelopper.
Lorsqu’elle remonta à la surface, elle n’était pas vraiment apaisée. Mais au moins, elle s’inquiétait davantage d’être en état de travailler au matin, que de ce qui pouvait ainsi la réveiller, nuit après nuit. Elle se sécha et se rhabilla rapidement. Ces histoires avaient assez duré : il était plus que temps de dormir.

Elle passa le seuil et ressortit dans le couloir. Où elle faillit percuter un ra qui arrivait dans l’autre sens. Tous deux firent un écart brusque pour ne pas se rentrer dedans, et elle se cogna douloureusement contre le mur.
« Outch !
- Kirun ? Ça va ? »
Elle se frictionna l’épaule en grommelant : « Ça va, ça va. J’ai été surprise de voir quelqu’un ici à cette heure-ci, c’est tout. »
Dani la fixait quand même avec inquiétude : « Tu es sûre ? »
La cuisinière cessa de se masser l’épaule pour retrouver un peu de son mordant habituel : « Non, en fait, je viens de quitter mon amant, et je te retiens le temps qu’il puisse se rhabiller. Bien sûr que ça va. Je me suis juste cognée contre un mur, tu sais. »
Elle s’écarta, en évitant quand même de trop se frotter à la paroi : « Je t’en prie. Les bains sont tout à toi. »

Son aide ne semblait pas convaincu, mais il s’avança dans l’espace ainsi libéré. Quand il passa devant Kirun, celle-ci renifla son odeur. Et elle grimaça. Elle hésita un instant. Elle avait retrouvé un certain calme, et était prête à retourner se coucher. Ce n’était pas le moment de remettre son esprit au travail. Sauf que maintenant… Et braz…
« Ça fait longtemps que tu fais des cauchemars ? »
Dani se figea puis se retourna lentement. Il l’observa un moment avant de répondre : « Je suppose que je ne devrais pas être surpris. Un peu moins d’une demi-saison, je dirais. »
Il marqua à peine une infime pause : « Et toi ? »
La cuisinière inspira un grand coup – et le regretta, puisque son aide n’avait pas encore utilisé les bains, lui. Elle lâcha à mi-voix : « Un peu plus d’une saison. Mais ça empire. »
Dani hocha la tête : « Tu sais pourquoi ? »
Kirun ferma les yeux, cherchant ses mots. Elle finit par murmurer : « J’espère que non. »
Elle rouvrit les yeux. Le ra la fixait toujours avec une intensité inquiétante. De la main, elle désigna la porte qui menait aux bains : « Va te laver. Tu pues. »
Elle hésita, puis ajouta : « Et si ça t’intéresse toujours, passe chez moi après. Ce couloir n’est pas vraiment un endroit où discuter. »
Dani la fixa encore un moment, puis il accepta d’un bref hochement de tête et rentra dans les bains. La cuisinière retourna chez elle, tout son calme envolé.

Le temps qu’elle refasse son lit avec des draps propres, et qu’elle prépare le tcay, Dani frappait à sa porte. Elle ouvrit rapidement, et lui fit signe d’entrer. Il paraissait calme, presque indifférent à ce qui l’entourait. Et au moins, il ne sentait plus la sueur aigre. Mais elle le devinait aussi tendu qu’elle. Ou bien, c’est qu’elle projetait ses inquiétudes sur lui.

Il s’assit dans le fauteuil qu’elle lui indiqua et prit poliment une tasse de tcay. Mais il la posa simplement sur l’accoudoir sans la quitter des yeux. « On dirait une corde sur le point de rompre, tellement tu es tendue. Tu penses à quoi ? »
Kirun hésita, et tenta d’éluder la question : « Et toi ? Tu as une idée ? »
Dani secoua la tête : « Pas vraiment. J’ai un moment supposé qu’il pouvait y avoir quelque chose de particulièrement tordu en cours à Natca. Peut-être même quelque chose qui impliquerait la Crypte ou la Polcie. Mais ça ne justifierait pas que ça t’affecte aussi. »
Il insista calmement : « Tu penses à quoi ? »
La cuisinière frissonna et détourna le regard vers sa tasse. Le ton n’était pas particulièrement dur, ni menaçant. Mais c’était clairement l’officier qui s’inquiétait pour son kastron qu’elle avait en face d’elle. Et il exigeait une réponse.

Elle contempla la surface lisse du tcay dans sa tasse. Sa main qui ne tremblait pas en la tenant. Elle se mit à parler doucement. Les yeux fixés sur le miroir liquide.
« Ça a commencé juste après l’épidémie.
La première fois, j’ai mis ça sur le compte de l’épuisement. Du temps qu’il fallait pour récupérer. Des séquelles de la désorganisation dans l’équipe. Et je ne me suis pas inquiétée.
Les fois suivantes… Bon. Ça pouvait être plein de choses. Je me suis dit que j’avais trop tiré sur la corde, que je ne m’étais pas accordée assez de temps là-haut. J’ai essayé de refaire le lien avec lakne. Ça marchait pas mal.
Jusqu’à ce que ça se reproduise. Encore. Et encore. De plus en plus souvent. »
Elle déglutit péniblement, mais il n’y avait toujours pas une ride à la surface du tcay. « Je sais que tu préfères la logique. Alors je ne me vexerai pas si tu me dis que je raconte n’importe quoi et que je ferais mieux de prendre des vacances. »
Elle marqua une nouvelle pause. Puis ajouta dans un souffle : « J’espère que tu vas me dire que je raconte n’importe quoi.
Parce que sinon, c’est une fenra. »

Il y eut une brusque inspiration dans le fauteuil d’en face, et elle se décida enfin à regarder Dani. Il la fixait toujours. Il avait l’air choqué mais pas incrédule, et elle retint un gémissement : elle avait vraiment espéré se tromper.
« Tu as une idée de où elle pourrait être ? »
Kirun en resta stupéfaite, et oublia suffisamment ses inquiétudes pour protester avec véhémence : « Tu me prends pour qui, oh ? Je ne suis même pas sûre que ce soit une Source ! Et tu voudrais que je te dise où la trouver ? »
L’officier balaya la protestation d’un geste de la main : « Tu es complètement sûre que c’est une Source. Sinon, tu n’en aurais pas parlé. Tu as peut-être une trouille bleue mais, au fond de toi, tu sais que tu as raison. Pour un peu, je pourrais presque croire que tu as fait exprès de me croiser aux bains pour pouvoir me refiler le boulot de faire remonter l’information à qui de droit. »
La cuisinière ouvrit la bouche pour protester davantage, mais Dani l’interrompit : « J’ai dit “presque”. Et si ça ne te plaît pas, dis-toi que tu l’as bien cherché, à avoir toujours l’air de tout savoir et de tout maîtriser. »
Kirun le fusilla du regard, mais resta silencieuse et prit une gorgée de tcay. Qu’elle faillit recracher : « Ah ben voilà ! C’est tiède, maintenant ! »

Dani fit un mouvement étrange de la main et la tasse se réchauffa doucement entre les doigts de la cuisinière. Celle-ci plissa les yeux à ce rappel manifeste des capacités de son interlocuteur, mais se contenta de reprendre une gorgée et de grommeler. « C’est quand même moins bon réchauffé.
Et, que tu me crois ou non, je n’ai pas fait exprès de te refiler le boulot, comme tu dis. De toute façon, je ne suis même pas sûre que tu pourrais y faire grand-chose : ce n’est pas dans le kastron. »

L’officier haussa un sourcil avec un sourire ironique, et Kirun grinça : « Arrête ça. Même avec ta logique zbasu, tu devrais t’en rendre compte. Il n’y a aucune chance qu’une fenra prenne assez d’ampleur pour être perceptible par des ra normaux » – elle trébucha sur le mot – « enfin, moi, je suis normale. Il n’y a aucune chance que ça passe inaperçu dans le coin.
Il y a trop de ra, trop de passage. Quelqu’un verrait ses manifestations physiques bien avant que ça n’affecte les énergies à ce point. »
Dani hocha la tête, toute ironie envolée : « Sauf que si ça nous affecte alors que ça n’est même pas dans le kastron… »
Kirun se radossa dans son fauteuil et ferma les yeux, visiblement déprimée : « Go’i… »

Le silence s’installa. Finalement, la cuisinière reprit : « A l’ouest, je dirais. Mais d’autres le recherchent déjà. »
Elle renifla avec un brin de dérision : « Je suppose que ça affecte le Monde des Rêves depuis un moment déjà. »
Un ricanement sarcastique lui répondit.

Au bout d’un moment, elle rouvrit les yeux : « Bon. Je ferais mieux d’aller dormir. »
Dani lui fit signe de rester assise : « Une minute. Tu as dit que ça avait commencé après l’épidémie. »
Kirun hocha la tête : « Pour autant que je puisse en juger, oui.
- Tu crois qu’il pourrait y avoir un lien ? »
La cuisinière ouvrit la bouche sur un « Non ». La referma, les yeux perdus dans le vide, avant d’avoir prononcé le mot. Et finit par soupirer : « Oui. »
Elle aurait probablement dû y penser plus tôt, d’ailleurs. Les épidémies étaient rares, et même dans le Delta il n’y avait pas de fièvres aussi largement répandues. Il fallait forcément un désordre important des énergies pour créer un malaise pareil chez autant de ra. Elle ferma une nouvelle fois les yeux en secouant la tête, le désespoir teintant sa voix : « J’espère vraiment, vraiment, qu’ils vont la trouver rapidement. »

Elle se releva lourdement : « Va dormir, Dani. Si je te prends à roupiller demain pendant ton service, tu goûteras à mon balai. »
L’interpellé sourit, mais sa voix resta sérieuse : « Tu fais toujours ce qu’il faut pour tenir la boutique, hein ? »
Kirun haussa les épaules avec lassitude : « C’est mon boulot. Ce n’est pas grand-chose, mais si les petites choses commencent à partir de travers, le reste suivra. Et ce n’est pas le moment. »
L’officier continuait de la jauger du regard et la cuisinière préféra lui tourner le dos. Quand il jouait les aides de cuisine, il était trop facile d’oublier qui il était vraiment. Et même si elle ne doutait pas d’être capable de le remettre à sa place au besoin, surtout sur son terrain, cette nuit elle se sentait nettement surclassée. Un des nombreux effets de la fenra sans doute…
Elle frissonna. Mam’Ucika, pourvu qu’elle soit découverte rapidement. Et qu’elle puisse être résorbée.

Dans son dos, le ra murmura gentiment « Dors bien Kirun », et sortit.
Elle regagna son lit.

Mam’Ucika, protège tes enfants.

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