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fr:auteurs:lyne:reve_ordinaire:045

Inspection surprise

La cuisine résonnait doucement des conversations des ra attablés. Le service du soir touchait à sa fin, et les derniers arrivés prolongeaient le repas en bavardant avant d’aller se détendre ou se reposer. Du côté réservé à la préparation des plats, le personnel s’activait à nettoyer et ranger. Plus vite ils auraient fini, et plus vite ils pourraient, eux aussi, rejoindre leurs pénates ou prendre un peu de bon temps.

Kirun fredonnait, les yeux mi-clos, en essuyant une table, tandis que son équipe terminait ses propres tâches et se regroupait progressivement autour d’elle. Certains préféraient s’asseoir, mais la plupart restaient debout, prêts à partir. Comme – presque – toujours, elle donna le dernier coup de chiffon au moment où le dernier ra rejoignait le groupe. Ça n’étonnait plus personne : Kirun vivait au rythme de sa cuisine. C’était comme ça.

Elle hocha la tête en les passant en revue, et s’apprêtait à leur donner ses consignes pour le lendemain et à les libérer avec quelques mots aimables quand son kom l’interrompit. Elle jeta un regard furieux au machin, provoquant quelques rires parmi ses aides, et grimaça un sourire en réponse à leur hilarité. Elle aurait volontiers ignoré l’appel, mais elle reconnut la fréquence de l’intendant. Surprise, elle demanda d’un geste un peu de patience à son équipe.

« Vous n’étiez pas censé être à Natca jusqu’à demain ?
- J’y suis. Spectacle à l’Arène, en ce moment. »
Effectivement, on entendait le bourdonnement de voix multiples en arrière-plan. Cris et encouragements vraisemblablement.
« Qu’est ce que vous aviez de si urgent à me dire ?
- Je ramène des invités demain dans le tram. Passez le mot que je ne veux pas voir de tas de linge sale sur les quais. Ni d’épluchures sur les tables quand nous viendrons prendre une collation. »
Kirun grimaça. Non pas qu’il y ait réellement de risques pour le linge sale ou les épluchures… Elle demanda prudemment : « Des préférences alimentaires à respecter ?
- Rien qui doive vous inquiéter. »
Puis la communication fut coupée brutalement.

La cuisinière reporta son attention sur son équipe, et réalisa que tous avaient pu la voir grimacer. Elle soupira.
« Quelques grands chefs du kagnivo débarquent demain.
- Inspection surprise ? »
Kirun secoua la tête, essayant de mettre le doigt sur ce qu’elle avait entendu derrière les mots. « Je ne crois pas… »
Son regard passa sur Dani sans s’arrêter.
« Probablement une vérification des comptes, ou d’une paperasse quelconque. »
Zenova grommela quelques imprécations, et la cuisinière lui adressa un regard d’avertissement : « Pas de ça. Tu peux considérer que tu leur dois une certaine loyauté en tant qu’employeurs » – le regard écœuré qu’elle reçut en réponse se passait de commentaires – « ou tu peux vouloir éviter des ennuis à l’intendant, c’est toi que ça regarde. Mais dans les deux cas, tiens-toi bien. Et si tu ne t’en sens pas capable, évite de les croiser. »
Zenova ne parut pas particulièrement repentante, mais le second argument avait visiblement porté – plus que le premier en tous cas, et elle hocha la tête à contrecœur.
« Ça va, ça va, je serai sage. »

Kirun la fixa encore un instant, puis reporta son attention sur le reste du groupe.
« Ça veut dire aussi qu’il faudra prévoir un repas amélioré pour ces invités, vraisemblablement en cours de journée. Donc il va falloir chambouler un peu certains horaires. Je verrai ça d’ici demain matin. Mais en attendant, je vous souhaite de beaux rêves. A demain. »
Les ra la saluèrent avec plus ou moins d’unisson, et se séparèrent pour rejoindre, qui leur logement, qui la Grande Salle ou les bains pour un peu de détente. Dani suivit le mouvement, et la cuisinière se retrouva bientôt seule avec Cizoim, qui assurait la permanence de nuit.
Comme d’habitude, elle vérifia une dernière fois que tout était en place et échangea quelques mots avec la ra avant de partir.

Au moment où elle arrivait à la porte de son appartement, elle croisa Dani qui arrivait dans l’autre sens. Elle évita de ricaner à ce “hasard”. Elle ouvrit sa porte sans un mot, et il la suivit à l’intérieur. De la main, elle désigna un fauteuil et alla préparer le tcay. Lorsqu’elle se retourna, il était debout, et elle secoua la tête en allant s’asseoir.
« Tu n’es donc jamais fatigué d’être debout ?
- Je réfléchis mieux quand je peux marcher.
- Si tu le dis…
- Qu’est-ce que l’intendant a dit exactement ? »

Il avait légèrement appuyé sur le dernier mot et Kirun faillit lui faire remarquer de manière acerbe qu’elle n’était pas à ses ordres. Mais elle était à ceux de l’intendant, alors…
« Il a dit qu’il ramenait des invités demain par le tram, et qu’il fallait que je fasse passer le mot qu’il ne voulait pas voir de linge sale sur les quais. Ni d’épluchures sur les tables quand ils viendraient prendre une collation. Et quand j’ai demandé s’il y avait des préférences alimentaires à respecter, il a répondu rien qui doive vous inquiéter. »
Dani l’écouta attentivement, et resta silencieux un moment, la tête légèrement penchée. Kirun en profita pour savourer son tcay.

« Comment tu l’interprètes ? »
Elle haussa un sourcil, surprise : « Quoi, comment je l’interprète ? »
Dani la toisa avec une patience exagérée : « Tu connais l’intendant depuis bien plus longtemps que moi. Qu’est-ce que ces “invités” cherchent ?
- Aucune idée, et s’il dit que je n’ai pas besoin de m’en inquiéter, je ne vais pas m’inquiéter. Et toi non plus, d’ailleurs. Même si tu es d’ores et déjà affecté à l’inventaire des réserves pour la journée. »
Le ra renifla avec ironie : « Je suis le linge sale ou les épluchures ?
- Les épluchures, bien sûr. Pour le linge sale, j’ai prévenu Rin de ne pas s’inquiéter. Et j’ai aussi passé le mot à Ciskan au cas où, de vérifier qu’il n’y avait rien de compromettant qui traîne, même si je suis certaine que l’intendant couvre ses traces en toute circonstance.
- Tu le crois malhonnête ?
- Je le sais plus concerné par le moral de ses troupes que par les dividendes de ses patrons, c’est sûr. Même s’il se débrouille généralement pour atteindre les deux objectifs. »

Dani rumina un moment en silence, et Kirun finit par ajouter : « Si tu n’as plus d’autres questions, tu pourrais aller réfléchir chez toi. Moi, j’aimerais dormir. »
Il releva brusquement la tête avec un sourire un peu penaud : « Go’i. Bien sûr, tu as raison. »
Il hésita quand même un instant avant d’ajouter : « Tu ne te poses vraiment pas de questions ?
- Sur quoi ? De toute façon, comme vous dites à la Légion, réfléchir c’est commencer à désobéir. »
Son commis ricana : « Comme si tu étais du genre à obéir…
- Je m’insurge, là ! Je n’ai jamais désobéi à un ordre direct.
- Bien sûr que non. L’intendant ne te donne que les ordres auxquels il sait que tu obéiras.
- J’ai toujours pensé que l’intendant était un ra d’une rare sagesse…
- Mouais… Mais n’empêche que tu n’as pas répondu à ma question. »

La cuisinière haussa les épaules : « A vous deux, vous avez visiblement réussi à régler le complot, ou quoi que ça ait été, que Rin a découvert, et il se considère comme de taille à traiter seul les quelques séquelles restants. Ça me suffit. Pour le reste… Je lui fais confiance pour prendre soin de nous tous, et il me fait confiance pour régler les détails et ne pas lui attirer d’ennuis supplémentaires. »
Elle menaça son aide du doigt : « Et il ne veut pas que tu te mêles de ça, donc tu te tiens à l’écart. Compris ? »
Dani leva les mains en signe de reddition.
« Compris, compris… C’est juste que je trouve bizarre que tu ne cherches pas à en savoir plus.
- Tu deviens pénible, là. Tout le monde n’a pas tes habitudes de fouineur, tu sais. Et j’ai déjà bien assez à faire avec la cuisine, sans parler d’écouter les malheurs de la moitié des ra d’ici et de servir de détonateur à l’intendant à chaque fois qu’il veut déstabiliser quelqu’un sans se mouiller. Le reste du Khanat et moi, nous nous ignorons poliment, et tout le monde est content comme ça. »
Le ra sourit malicieusement et ouvrit la bouche, sans doute pour lancer une nouvelle taquinerie, mais il s’interrompit brusquement, comme frappé par une pensée inattendue, et ce fut sur un ton courtois mais sérieux qu’il répondit : « Bon. Il paraît que je suis d’inventaire demain, alors je ferais mieux d’aller dormir. Beaux rêves Kirun.
- Beaux rêves Dani. »

fr/auteurs/lyne/reve_ordinaire/045.txt · Dernière modification: 2016/09/14 06:51 (modification externe)