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fr:auteurs:lyne:reve_ordinaire:031

lo zdani be sefi'e lo fenki

« Vous n’étiez pas censé assister à la représentation des Gu’orok ? »
Penché sur son terminal, l’intendant répondit distraitement :
« J’arrive, j’arrive. Juste une minute et j’ai fini. »
Appuyée contre le chambranle de la porte, les bras croisés, Kirun l’observa quelques secondes avant de reprendre :
« J’ai dit que vous “étiez” censé. C’est fini, là. »

L’intendant releva brusquement la tête :
« Quoi ? Déjà ? »
Il se retourna vers son terminal pour vérifier l’heure :
« Il ne peut pas être… Oh braz… Ils sont déjà partis ?
- Ils sont partis se coucher, oui. Comme tout le monde ou presque. Mais vous avez encore une chance de les voir demain matin. Au moins pour leur dire co’o.
Qu’est-ce qui vous a passionné à ce point ? »
L’intendant grimaça :
« Passionner n’est peut-être pas le mot juste.
J’essaye de m’y retrouver dans les nouveaux formulaires que l’Administration veut qu’on utilise désormais pour la déclaration du personnel temporaire.
Je suppose qu’un nouveau responsable a décidé d’imposer sa marque. Mais il a l’air encore plus gratiné que d’habitude. »

La cuisinière haussa les sourcils, surprise. La complexité des méandres de l’Administration était proverbiale.
Et l’intendant y était généralement aussi à l’aise qu’un melcipni dans un champ de xunbavmi.
S’il trouvait les nouveaux formulaires compliqués, c’est que l’Administration s’était effectivement vraiment lâchée.
D’un coup d’épaule, elle se redressa :
« Eh bien, je vais vous laisser jouer avec vos petites cases à remplir.
Tâchez quand même de penser à aller dormir à un moment ou à un autre. Vous avez rendez-vous avec ce représentant du kagnivo demain. Enfin… Tout à l’heure… »

L’intendant grimaça en se retournant vers son terminal :
« Je sais, je sais… Mais j’ai presque réussi à comprendre la logique derrière ce nouveau fonctionnement. Je sens que c’est tout près.
Et il y a toujours une raison à tout ce qu’ils font, vous savez. »
Kirun éclata de rire :
« Vous voulez dire, à part être sûrs que tout le monde est toujours en infraction à un niveau ou à un autre ? »
Mais cela ne fit pas rire l’intendant. Il fixait toujours son écran, intensément concentré sur ce qu’il voyait :
« Mmh… Je ne nierai pas que cela leur permet effectivement de se garantir un moyen de rétorsion contre à peu près n’importe quelle organisation en cas de besoin. Mais je ne crois pas que ça soit la raison première.
C’est juste qu’ils ne voient pas le monde comme nous.
Et c’est assez fascinant de comprendre comment ils raisonnent, vous savez… »
La cuisinière renifla avec dérision :
« Si vous le dites… »

Elle observa l’intendant encore un moment :
« Vous connaissez la chanson de Go’s Ni ? »
Elle fredonna quelques notes.
L’intendant balaya la question d’un geste distrait de la main :
« Ce n’est qu’une chanson. Et puis, c’était il y a des Éons.
Qui serait assez stupide pour préférer des décennies de prison à une simple formalité administrative ?
- Une simple formalité administrative ? Aller chercher un formulaire d’élargissement à l’Administration Centrale, c’est une simple formalité administrative ?
Quand on voit ce qu’ils sont capables d’infliger à un malheureux ra qui demande juste une fréquence de kom… »
Kirun frissonna théâtralement.
« Heureusement que le Dispensaire s’en charge pour les Oublieux, sinon il y en a un paquet qui retourneraient dans les Brumes dare-dare, c’est sûr… »

L’intendant sourit distraitement :
« La rumeur populaire a toujours tendance à exagérer. On ne devient pas fou juste en passant la porte, voyons.
- Non. Juste en y passant du temps. Et comme l’attente est au moins aussi longue que leurs fichus formulaires, et qu’il faut faire vingt guichets rien que pour récupérer le premier formulaire… »
La cuisinière laissa sa phrase planer, mais le silence s’installa sans que l’intendant ne semble s’en rendre compte, à nouveau obnubilé qu’il était par l’étude des méandres de la pensée de celui qui avait pondu ce nouvel avatar de sadisme bureaucratique.
Alors qu’elle n’espérait plus de réponse, il finit pourtant par murmurer :
« Ah mais, qui a dit que j’étais sain d’esprit ? »
La cuisinière préféra abandonner.
« On se l’demande… » marmonna-t-elle avant de saluer l’intendant – qui ne réagit même pas – et de prendre la direction de son appartement.

fr/auteurs/lyne/reve_ordinaire/031.txt · Dernière modification: 2016/09/14 06:51 (modification externe)