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fr:auteurs:lyne:reve_ordinaire:012

Le rêve du papillon

Un goût violet sous les doigts.
Une odeur bourdonnante dans les narines.
Un bruit sucré dans les oreilles, et une image râpeuse sur la langue.
Une sensation de fleurs d’été derrière les paupières.

Kirun ouvrit prudemment les yeux.
Ses sens basculèrent et se télescopèrent, se mélangèrent les uns aux autres dans une explosion de couleurs et de sensations étranges, avant de reprendre, à peu près, leur place habituelle.
Bienvenue dans le monde des rêves, murmura une pensée ironique dans sa tête. Difficile de savoir s’il s’agissait d’une des siennes, ou d’une phrase égarée par un autre rêveur.
Ici, par définition, tout était possible.

Avec un minimum de mouvements, elle observa son environnement immédiat, mettant à contribution autant de ses sens que possible.
Elle nota au passage que son odorat avait encore pris le pas sur une partie de son toucher. Heureusement, ici, nager dans les odeurs était tout aussi naturel que marcher sur des couleurs ou voler à travers la musique.

Cette partie du monde des rêves ne lui disait rien. Mais ça ne voulait pas dire grand-chose. C’était un monde sans cesse en mouvement, bien plus sensible aux rêves des ra que le khanat dans lequel elle évoluait habituellement. Bien plus facile à modifier, même par quelqu’un qui n’avait qu’une faible affinité pour lakne.
Et les résultats nés des myriades de rêves qui s’entrecroisaient pouvaient varier d’un trésor unique à des dangers bien réels. Plus d’un rêveur avait fini dans les Brumes après que son parcours ait viré au cauchemar. Littéralement. Et dans ces cas-là, le revif pouvait être sacrément compliqué.
Mais bien sûr, il y avait autant de contes sur le ra devenu richissime après un rêve particulièrement heureux, que sur tous ceux qui n’avaient jamais retrouvé leur corps.

Kirun monta sur un effluve de klum, et entreprit de le suivre. Ici, toutes les directions se valaient, mais c’était une odeur familière et agréable même si, pour l’instant, c’était surtout un contact doux et chaud sous ses pieds.

Au bout de quelques pas – mais qui pouvait dire ce que représentait un pas – elle réalisa qu’elle n’était pas seule. Une silhouette avançait à côté d’elle.
Elle ne pouvait pas dire “marchait”, car il ne semblait s’agir que d’une ombre, comme celle d’un ra encapuchonné dans une longue cape vaguement luminescente, et que le mouvement correspondait davantage à un glissement qu’à une déambulation.
Un mort.
Un ra dont le corps ne fonctionnait plus et qui, rappelé par les Brumes, cherchait à retourner dans le khanat pour retrouver une existence matérielle.

Elle se demanda s’il la suivait. S’il la voyait même.
Impossible de répondre à cette question. Mais au moins ne s’agissait-il pas d’un danger.
Elle continua donc sa progression. Guettant les signes d’un changement inopiné, d’un mouvement menaçant, d’un indice qui signalerait un piège. Mais l’effluve serpentait, montait, descendait, se dédoublait parfois pour se reformer plus loin sans raison apparente, toujours douce et chaude, vaguement épicée – comme si ses pieds avaient pu renifler les épices – et semblant même se renforcer.
Le mort avait disparu à un moment ou à un autre de sa progression, sans qu’elle le remarque.
Ainsi allaient les rêves.

L’effluve commença à rétrécir sous ses pieds, tandis qu’elle surplombait un champ d’étranges formes blanchâtres aux innombrables bras chevelus, qui ondulaient dans un courant invisible.
Il l’avait déjà fait plusieurs fois depuis le départ, et Kirun ne s’en inquiéta pas outre mesure.
Mais bientôt, il se réduisit à la largeur de deux pieds, puis d’une main, avant de se restreindre à une sorte d’épais filament. L’odeur ne s’était pas effilochée, plutôt concentrée, et le filament semblait une essence condensée de klum qui faisait plisser le nez à Kirun et lui mettait les larmes aux yeux, même si c’était ses pieds qui suffoquaient en suivant la piste odorante.

Elle continua cependant d’avancer.
Il y avait des tas de théories sur les meilleures façons de se déplacer et d’atteindre un but dans le monde des rêves. Ou d’en sortir avec un minimum de dommages. Et la plupart se contredisaient entre elles.
Kirun n’y connaissait pas grand-chose et préférait donc suivre son premier instinct autant que possible. Jusqu’à présent, elle n’avait pas eu à se plaindre de cette méthode, même si ça ne dispensait pas de surveiller ce qui se passait alentours.
Et même si l’odeur de klum devenait écœurante au point de lui cisailler les pieds.

Le câble de plus en plus fin, et en même temps de plus en plus dense, la mena jusqu’à une étrange plateforme, où un brusque coup de vent le dispersa comme s’il n’avait jamais eu d’existence tangible.
Kirun ne s’attarda pas sur ce qui se serait passé si elle avait encore été en équilibre dessus à ce moment-là. Ce n’était pas ainsi que fonctionnait le monde des rêves.
Et, de toute façon, elle avait d’autres pendo à fouetter : la plateforme surplombait une mer de nuages sous un plafond de roches luisantes, sans rien qui justifia sa lévitation, et surtout sans nulle part où aller au-delà des deux premiers pas. Et elle avait vraiment mal aux pieds.

Elle ferma les yeux et écarta les bras, essayant de renifler ou de palper une odeur familière.
Mais son toucher semblait avoir repris son fonctionnement habituel, et son nez ne lui apporta qu’une odeur de neige.
Elle rouvrit les yeux. De la neige. Des klum et de la neige. Bon.

Une ombre à la limite de son champ de vision lui fit lever la tête. Une autre plateforme se déplaçait paresseusement non loin de la sienne.
Elle tourna lentement la tête et, au fur et à mesure, l’espace autour d’elle sembla se remplir de dalles rocheuses flottant au-dessus des nuages. Elle ne les voyait pas apparaître, mais on aurait dit que son regard leur donnait de la consistance.
C’était d’ailleurs peut-être le cas, pour ce qu’elle en savait.

Les dalles se déplaçaient les unes par rapport aux autres, et Kirun était certaine que la sienne ne faisait pas exception, même si elle n’avait aucune sensation de mouvement.
C’était difficile à distinguer, mais un semblant d’ordre paraissait animer le troupeau de pierres volantes. Un lent tourbillon qui s’élevait vers la voûte lumineuse.
Mais un tourbillon capricieux, avec des plates-formes qui faisaient soudain demi-tour, d’autres qui se décidaient soudain à chuter, ou qui remontaient comme des flèches en éparpillant leurs sœurs sur leur parcours.
Le tout dans un silence irréel.

Kirun tentait de surveiller les mouvements des pierres les plus erratiques. Pas question de se faire percuter par un bolide ivre. Mais toute la volée finit par atteindre la voûte sans encombre et entreprit de la longer à une vitesse phénoménale, si elle en jugeait par le mouvement apparent du ciel minéral, vers une destination inconnue.
Progressivement, les plates-formes se rapprochèrent, semblèrent se souder, tandis que la lueur du plafond diminuait, et la rêveuse se retrouva bientôt sur un sol rocheux des plus classique, dans ce qui ressemblait à une grotte dont les parois auraient été trop éloignées pour qu’elle les distingue.
L’obscurité continua de progresser doucement, jusqu’à gagner toute la grotte, et Kirun se retrouva aveugle.

Elle ferma ses yeux inutiles, et se concentra sur ses autres sens. Le vent murmurait, jouait dans ses cheveux, tourbillonnait autour de ses chevilles, riant de clochettes cristallines, et elle sourit en réponse. Elle n’avait pas senti un souffle d’air pendant toute sa chevauchée sur la pierre, mais le vent parlait de grands espaces, de stalagmites de glace et de la douceur des mehteh.
Doucement, un pied devant l’autre, elle avança en suivant le rire du vent. Lorsqu’il cessa de souffler, elle s’arrêta et rouvrit les yeux.

Des fleurs de glace éclairaient le sol autour d’elle. Elle les admira un moment. Elle n’en avait jamais vu de si belles.
Un papillon vint doucement se poser sur son épaule, et lui effleura la joue du bout de l’aile.
Elle tourna la tête pour admirer le motif brillant que ses battements ne montraient que par intermittence, les yeux pleins de larmes.
Elle souffla doucement : « Coi, mon vieil ami. »
Elle avait évité de parler jusque là, car les mots avaient trop de pouvoir dans le monde des rêves, même quand ils étaient murmurés. Mais elle ne se sentait pas en danger ici.

Il lui avait dit, longtemps auparavant, un jour où ils regardaient les étoiles ensemble, que le papillon virevoltant n’était pas vraiment son ancêtre totémique. Mais qu’il était le papillon virevoltant, même si ce n’était que dans le monde des rêves.
Elle l’avait cru, bien sûr. Mais elle n’aurait jamais pensé le rencontrer sous cette forme. Et elle n’avait certainement pas imaginé qu’il serait si beau.
Elle hésita à lever la main pour le toucher, mais le papillon s’envola, effleurant une nouvelle fois sa joue, comme une bénédiction, ou un adieu, avant de s’éloigner, étoile multicolore dans l’obscurité de la grotte.
Kirun le suivit des yeux, jusqu’à ce qu’elle se rende compte que ce qu’elle voyait n’était qu’un des innombrables points lumineux qui éclairaient le plafond de sa chambre lorsque le terminal de kom lançait sa séquence de réveil.

Elle referma les yeux, savourant cet instant où le monde des rêves était encore presque à portée de main, profitant du sentiment d’apaisement que le papillon lui avait laissé.
Peut-être qu’il avait trouvé la paix, finalement.

Et puis elle se leva et arrêta le terminal.
C’était pas tout ça, mais le repas n’allait pas se faire tout seul.

fr/auteurs/lyne/reve_ordinaire/012.txt · Dernière modification: 2017/06/13 20:54 par zatalyz