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Fonctionnaire

Je n’avais pas voulu que ça se termine ainsi.

Quand d’autres cherchaient la gloire et les hauts faits, j’avais toujours aspiré à une vie paisible et sans éclat. C’est tout naturellement que j’étais entré dans l’administration du Khanat, rouage au milieu des autres, anonyme, important par ma petitesse même. Une goutte d’eau dans le Fleuve qui alimentait l’univers.

J’étais heureux de ce travail routinier, sans surprise, chaque jour semblable au précédent. L’inertie de la bureaucratie ne me pesait pas, bien au contraire. Elle était l’éponge qui résorbait les crises, le matelas qui amortissait les accidents. Les ra arrivaient tout affolés dans la machine, sûrs que leurs informations allaient bouleverser le Khanat, que leurs découvertes allaient tout changer. La machine digérait tout cela, et les faisait ressortir assagis, tempérés, sans plus d’idées farfelues. Hébétés, souvent : l’administration Khantique, comme aime à le faire remarquer ceux qui n’y travaillent pas, a sa propre logique et broie impitoyablement ceux qui ne veulent pas rentrer dans le moule.

Mais j’étais parfaitement formaté, l’engrenage qui s’emboitait parfaitement avec les autres. Il n’y avait rien à polir chez moi, j’étais déjà poli. C’était mon monde, et je n’aurais pu imaginer un éon passé ailleurs.

C’est ainsi que je reçus ma lettre de mutation avec une égale indifférence. Cela faisait partie du système. On entrait au bureau des postes, on passait au service des impôts, on faisait un tour à la police, et ainsi de suite, dans une boucle sans fin, juste ce qu’il fallait pour varier, sans jamais trop changer le fond de l’activité, qui, dans mon cas, consistait à appliquer des tampons sur des demandes et rapports de toute sorte.

Les fonctionnaires trop imaginatifs avaient tendance à se retrouver sur le terrain, mais le Khan en soit remercié, je n’avais jamais eu que des emplois de bureau, au calme dans les profondeurs de Natca.

Les mutations existaient officiellement pour éviter que les kagnivo aient le temps de trop sympathiser avec des fonctionnaires “utiles”. Ou du moins que ces “sympathies” soient régulièrement remises à zéro. Mais comme la plupart des choses dans l’administration, la raison première s’effaçait sous le poids de l’habitude, et tout le monde tournait, quelque soit son poste, à des intervalles plus ou moins longues, le tout suivant un complexe système de point et de valeurs prenant en compte tant de paramètres qu’il en imitait le hasard. Mais rien n’était au hasard, tout était fait pour que la machine continue de tourner au mieux, chaque fonctionnaire placé là où il serait le plus utile au moment voulu. Certains de mes collègues déçus par une affectation se moquaient de ce genre d’affirmation, ce qu’on pouvait comprendre après une petite mise à l’épreuve. Mais le temps finissait par leur montrer la justesse de leur mutation.

Quant à moi, fort de ma confiance absolue dans le système, je n’avais jamais eu à me plaindre et tout au contraire, chaque affectation avait été plus passionnante que les autres. Bien sûr, il y avait ce moment d’angoisse avant de changer de bureau : et si je ne m’entendais pas avec mes nouveaux collègues ? Et si mon ancien poste me manquait trop ? Mais tout se passait toujours bien.

Cette fois-ci, c’était véritablement une promotion. Il y a des services plus proches que d’autres du Khan, et l'on m’avait jugé suffisamment fiable pour faire partie d’une des plus hautes instances du Khanat. Cela amenait aussi un certain nombre de contraintes, mais qui me semblaient mineures face à l’intérêt de ma tâche. J’allais manier des tampons d’une véritable envergure ; peut-être même que je tamponnerais des décrets de la main du Khan lui-même. Cela valait bien quelques sacrifices !

Je pris mes nouvelles fonctions sans heurts. Après quelques jeftu, la routine s’installa, le confort des jours semblables aux précédents, les diverses crises qu’on apprenait à gérer comme autant de répétitions de la même scène, absorbée doucement par le service dans lequel j’étais.

Jusqu’au jour où la directive qui passa entre mes mains portait le nom de ma sœur.

Il ne s’agissait que d’une intervention de routine, rien de bien grave en soit, mais je n’imaginais pas ma sœur se lançant dans des activités séditieuses. Bien qu’un peu fantaisiste, elle avait cependant le respect des institutions. J’hésitais un instant devant le document : valider, ne pas valider ? Tout était en règle dans la déclaration, l’agent qui avait rédigé ce rapport avait fait son travail correctement, et si je n’avais pas connu la personne qui était citée, j’aurais tamponné sans hésité. Rien ne justifiait que je ne le fasse pas.

À contrecœur, j’appliquais le tampon permettant à l’opération de se déclencher.

Je rentrais mal à l’aise ce soir-là. Je m’inquiétais pour ma sœur. Non pas pour la visite qu’elle allait recevoir et que j’avais contribué à mettre en place ; j’avais toute confiance dans le respect des règles des agents envoyés sur le terrain, tout se passerait bien, ils suivraient la procédure. Mais si ma sœur avait été signalée dans une activité séditieuse, cette intervention ne suffirait peut-être pas. Était-ce un accident, ou était-elle dans une mauvaise passe ?

D’un autre côté, je ne pouvais pas intervenir. Elle ne m’avait pas appelé, ne m’avait pas tenu au courant, je n’avais aucune raison officielle de savoir ce qui se passait. Et si je commençais à fouiner là-dedans, j’allais me retrouver un de ces jours à voir mon propre nom sur une demande d’intervention.

Mais c’était ma sœur, et même si nos liens se distendaient avec le temps, elle était tout de même chère à mon cœur.

Je finis par me décider. Je l’appellerais, je prendrais de ses nouvelles, peut-être que j’irais la voir pour la fête du Printemps. J’avais une envie très modérée de me retrouver dans l’ambiance survoltée d’une fête de village à Hoslet et de quitter le confort des couloirs de Natca, mais ma sœur avait décidé de vivre en surface et cela faisait de nombreuses années que je n’étais pas allé la voir.

Je ne poserais pas de questions indiscrètes, je me contenterais de prendre soin du lien qui nous unissait et qui s’était distendu avec le temps.

Je laissais passer deux jeftu afin d’éviter que les gens du bureau fassent le lien entre mon appel et le document qui était passé entre mes mains.

Elle décrocha son kom au deuxième appel ; j’avais oublié qu’elle avait décidé, quelques années auparavant, d’enlever son interface, soi-disant parce que Culno créait des interférences désagréables. Bien que surprise d’avoir de mes nouvelles après tant d’années de silences (comme le temps passe vite), elle semblait cependant ravie de m’entendre, ainsi que de m’accueillir quelques jours.

C’est ainsi que je me retrouvais à grimacer sous le soleil d’une gare de Culno, plissant les yeux pour tenter de l’apercevoir, suffoquant sous la chaleur et l’odeur de l’air. Comment des ras pouvaient-ils vivre dans un tel environnement ? Notre espèce n’est pas faite pour le plein air, pour ces conditions extrêmes et tellement variables.

Elle était là, visiblement en pleine forme, dans une robe assortie au printemps, qui aurait paru criarde dans les couloirs de Natca mais qui ne déparait pas ici. Elle riait de mon air grimaçant :
-Tu as oublié ton chapeau, frérot ? Il ne fait pourtant pas si chaud, ce n’est que le printemps ! Tu devrais sortir un peu plus de tes tunnels, tu es tout pâlot… Mais d’ici ce soir, tu seras tout rouge !

Malgré moi, je souris. J’avais oublié sa chaleur, ce sourire franc et sincère qui réchauffait l’âme. L’accolade qu’elle me fit aurait fait fondre le tcara le plus bougon, et je me sentis soudain le plus heureux des ras.

Elle avait préparé un panier de pique-nique et j’avais moi-même amené quelques provisions de la ville. L’heure du repas approchant, nous avons trouvé un parc pour déguster notre repas. Je me faisais à la chaleur qui régnait ici, au pépiement insupportable des melcipnis et au bruit inquiétant du vent dans les arbres. Puis nous déambulâmes parmi les tentes des forains, riant des spectacles que certains offraient, achetant quelques babioles. Nous suivîmes la parade des Légionnaires avec un intérêt modéré : ni elle ni moi n’avions de goût pour le fracas des armes. Mais les accords de la sangaka nous firent entonner le refrain d’une même voix, avec force et enthousiasme.

Je m’amusais bien et j’en oubliais même pourquoi j’étais venu. Tout cela était un peu barbare et enfantin par rapport aux festivités policées de Natca, mais je me laissais emporter par l’allégresse de ma sœur et savourais cette journée.

Après le bal du soir, nous sommes rentrés chez elles. Tandis que nous savourions une infusion sur le pas de la porte, regardant les feux d’artifice éclater dans le ciel, je lui demandais si tout allait bien pour elle. Et tout semblait aller bien, sur tous les plans. Elle était telle que je l’avais laissé, des années auparavant. Folâtre, taquine parfois, mais sans l’ombre d’une pensée séditieuse.

Soit il y avait eu une erreur, soit le mal était si profondément ancré qu’elle me jouait la comédie. Ou bien il s’agissait juste d’un petit faux pas fait en toute innocence. Je me raccrochais à cette idée.

Je me fis réveiller le lendemain par la lumière violente de l’aube et les sifflements frénétiques d’une bande d’oiseaux. Comment les ras faisaient-ils pour vivre ici ? Quelle idée d’avoir des chambres dans des étages au dessus du sol… Je descendais en tentant de ne pas faire grincer le parquet, afin de ne réveiller personne. Mais ma sœur s’était levée avant moi ; je voyais la lumière filtrer sous la porte de son bureau. Je frappais, puis n’entendant pas de réponse, j’entrais.

Elle griffonnait frénétiquement sur des blocs de papier, l’air absent, en dépho. Je jetais un œil à ses notes : des calculs, d’un genre que j’étais bien en peine de comprendre. Elle semblait en pleine crise de somnambulisme, mais elle devait cependant être consciente, car elle se mit à murmurer :
-C’est limpide, limpide, quand on compare et qu’on calcule. Il suffit de mettre les données en perspective. Est-ce que tu le vois ?
-Voir quoi ?
-Là… Quelles sont les probabilités pour que le ciel ait cette configuration ? Et ces sautes dans les observations, ici… et là, ces vecteurs se contredisent… ne comprends-tu pas ?

J’avais peur, soudain. Ce n’était pas ma sœur. C’était son visage, sa voix, mais ce n’était pas elle. Quant à ce que cet être tentait de me dire…

Je regrettais soudain d’être venu. J’aurais voulu être loin. Elle continuait à parler :
-Tu ne vois rien, personne ne voit rien…

Elle tourna vers moi son regard vide, ce regard d’où ma sœur était absente :
-Nous n’existons pas. C’est mathématique. Nous n’avons aucune existence. Nous ne sommes que des songes à peine ébauchés. Des ombres. Rien de tout ça n’est vrai. Et je peux le prouver.

Je voulus la saisir pour la secouer, mais mes mains glissèrent sur la barrière du dépho :
-Arrête, réveille-toi !

Toujours ce regard absent, et un sourire malsain qui s’étirait sur ses lèvres, un sourire que ma sœur n’avait jamais fait.
-Me réveiller ? Si je me réveille, tu disparais… tout disparaît.

Tout cela me dépassait. Je n’étais pas un homme d’action. Je fis la seule chose qui me semblait pertinente.

Je pris mes jambes à mon cou.

Je rentrais à Natca par le premier express. Je ne pris même pas le temps de passer chez moi ; j’allais directement au bureau.

Mes collègues lancèrent quelques plaisanteries en me voyant :
-Déjà de retour ? T’étais pas sensé être en vacances ?
-Tu as oublié ton agrafeuse pour repasser si vite ?

Je les ignorais. J’allais directement frapper à la porte de l’Inquisiteur en Chef de notre section. Il leva les yeux de son bureau, l’air vaguement surpris. Pas autant qu’il aurait dû l’être, sans doute. J’essayais de calmer la panique qui me menaçait, de faire les choses dans l’ordre :
-Je n’ai pas pris rendez-vous, mais j’ai été témoin de quelque chose qui… Si vous pouviez me recevoir…

Tranquillement, il posa le stylo qu’il tenait en main, ouvrit son agenda, tourna les pages avec lenteur, puis tapota du doigt la date du jour :
-Vous avez de la chance, je n’ai rien qui ne puisse être déplacé à cette heure-ci.

Je lui confessais tout. Mon hésitation à tamponner, ma rencontre avec ma sœur, et ce que j’avais vu ce matin. Enfin, tremblant, je lui demandais :
-Je.. je vais être effacé ?

Il prit son temps pour me répondre, les mains en cloche devant ses yeux.
-Vous effacer ? En entier ? Non, vous êtes un élément de valeur. J’ai toute confiance en vos capacités à replacer cet évènement dans le contexte qui est le sien. Si vous le souhaitez, nous pouvons procéder à l’extraction de certains souvenirs : la note, le fait que vous ayez repris contact avec votre sœur et bien évidemment la petite crise dont vous avez été témoin. Mais cela ne me semble pas nécessaire. Vous n’ajoutez pas foi à ce qu’elle vous a raconté ce matin, n’est-ce pas ?
-Bien sûr que non ! Mais elle était si…
-Ce désordre sera réglé dans les jours qui viennent. Mais dans son cas, le mal est ancré depuis longtemps. L’opération risque d’occasionner quelques séquelles. Nous allons essayer de minimiser tout ça, comme d’habitude, mais vous êtes bien placés pour savoir que suivant ce que nous trouverons… Il est possible que nous ne puissions pas réécrire tous ses souvenirs. Il est même probable que dans son cas… un effacement en règle soit nécessaire.

J’avalais ma salive avec difficulté. Je comprenais qu’il me ménageait ; l’enquête avait suivi son cours et sa conclusion n’était pas bonne pour ma sœur.
-Mais comment est-ce possible… Elle qui avait une telle joie de vivre…
-Elle n’y est pour rien. Considérez ça comme une sorte de… maladie. Si nous avions vu les symptômes plus tôt, nous aurions pu intervenir. Il faudra d’ailleurs continuer à la surveiller après l’intervention, cela risque de revenir, un jour ou l’autre.

Nous discutâmes encore un moment, puis je pris congé. Je passais la fin de mes vacances entre mon appartement de fonction et l’église Ordinante, qui m’avait toujours procuré un certain réconfort.

Lorsque je repris le travail le reldei suivant, j’étais presque apaisé. Je n’étais pas en tort. Le Khanat allait prendre soin de ma sœur. La Police l’effacerait, une Oublieuse arriverait au Dispensaire, les Compagnons s’occuperaient d’elle, et il y aurait toujours quelqu’un proche d’elle pour lui éviter une rechute.

Pourtant, quand le document arriva sur mon bureau, mon tampon hésita longuement.

Je n’avais jamais voulu cela.

Mais c’était la seule chose à faire.

Je validais l’effacement de ma sœur d’un coup de tampon.

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