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fr:auteurs:lyne:reve_ordinaire:062

Dis, tu veux être mon amie ?

Le nettoyage avançait d’un bon train après le service du matin. On sentait encore un peu de flottement dans l’attribution de certaines tâches, les ra n’avaient pas encore tous bien intégré qui reprenait quoi dans l’activité de ceux qui étaient partis combattre la fenra, mais l’équipe de la cuisine avait à peu près repris ses marques, et Kirun s’autorisa donc une entorse à son balayage quotidien. Elle posa une carafe de tcay et deux tasses sur un plateau, y ajouta un assortiment de bricoles à grignoter, et se dirigea résolument vers la table où Cem s’était installée quelques heures plus tôt. La maintenance avait beau avoir des horaires décalés par rapport aux ouvriers agricoles – on y travaillait sur les machines quand les ra de la surface ne les utilisaient pas – la tcara était quand même arrivée à une heure étrange. De plus, elle était restée concentrée sur ce qui ressemblait de loin à une grande écharpe de tissu blanc, tellement plongée dans ce qu’elle faisait qu’elle n’avait même pas mangé, et à peine salué les ra qui déjeunaient près d’elle. Cela ne lui ressemblait pas, et la cuisinière s’inquiétait pour son amie.

Elle posa son chargement sur la table, prenant soin de ne pas recouvrir ou abîmer le rouleau qui retenait ainsi l’attention de Cem, mais sans discrétion particulière. Le bruit sec du plateau fit sursauter la ra, qui releva la tête qu’elle avait jusqu’à lors dans ses mains. Kirun s’assit en face d’elle : « C’est l’heure de la pause, Cem. »
Le regard vaguement perdu de la tcara aurait suffi à convaincre la cuisinière qu’elle avait eu raison, si celle-ci avait eu le moindre doute. Cem se frotta le visage et ses yeux retrouvèrent un peu de leur vivacité habituelle. Mais pas complètement.
« Je n’ai pas faim.
- Toi, peut-être pas. Mais moi, si. J’ai bossé toute la matinée, c’est l’heure de ma pause, et j’ai horreur de manger seule. Alors lâche ce truc, et prends un peu de tcay. » Joignant le geste à la parole, Kirun versa une tasse généreuse de breuvage chaud à son amie, et la lui tendit. Celle-ci hésita, mais finit par tendre la main vers la tasse, et prendre une gorgée revigorante. La cuisinière en profita pour attraper un gâteau, en croquer une pleine bouchée, et en tendre un autre à sa vis-à-vis tout en mastiquant avec entrain. « Mmh ? » Elle leva un sourcil engageant et Cem finit par prendre aussi le gâteau avec un demi-sourire de reddition. Kirun se cala confortablement dans sa chaise, et attendit l’inéluctable : une fois que son amie eut commencé à manger, il ne fut plus nécessaire de l’y inciter, et elle passa les minutes suivantes à dévorer consciencieusement le contenu du plateau. Pas faim, hein ?

Une fois ses agapes terminées, Cem se cala elle-aussi dans sa chaise avec un soupir. Satiété ou lassitude, difficile à dire, mais au moins avait-elle repris des couleurs, et de l’énergie.
« Et sinon ? C’est quoi ce truc qui t’amène dans ma cuisine à des heures indues ? » Kirun tapota délicatement le rouleau de tissu qui s’avérait, à cette distance, ne pas en être. Ce n’était pas du tissu, ni du papier, mais un matériau blanc, fibreux, quadrillé régulièrement, et percé d’une multitude de trous sans ordre apparent. Le motif qui en résultait n’avait rien d’esthétique, ni même de symétrique. Mais ce n’était pas le but, elle le savait : même si elle n’y connaissait rien en programmation d’automates et activités du même acabit, elle savait quand même reconnaître de la dentel1), l’un des vecteurs utilisés dans ce domaine. Par contre, de là à en déchiffrer le contenu…

Cem se frotta une nouvelle fois le visage. « J’arrivais pas à dormir… toute seule. »
Kirun hocha la tête avec compassion. Ceppers, la compagne de Cem, faisait partie des ra qui avaient quitté l’exploitation quelques jours plus tôt pour aller combattre la fenra. Même si le risque qu’elle y disparaisse à jamais n’était pas énorme, il existait quand même. Et il était de toutes façons certain qu’elle allait beaucoup souffrir : c’était le principe même des combats de Source. Car c’était la Douleur des combattants qui permettaient de refermer la Source. Ou de la soigner, selon les points de vue. Et Cem supportait difficilement la pensée de la souffrance qu’allait endurer celle qu’elle aimait.

Elle reprit cependant. « J’arrivais plus à dormir, alors je me suis dit que je pouvais aussi bien faire quelque chose d’utile. Donc je suis allée faire un tour au hangar, et j’ai lancé une vérification sur nos machines. On le fait régulièrement, de toutes façons, histoire de ne pas se rendre compte d’un problème au beau milieu d’un champ. Pour la plupart, y’avait pas de souci et elles sont sorties normalement ce matin. Mais j’en ai trois qui ont remonté des erreurs. Des trucs vraiment bizarres. Alors je cherche ce qui a bien pu changer dans la programmation. »
Cem tapota le tissu qui n’en était pas et Kirun baissa les yeux sur le motif hermétique qu’elle semblait désigner.
« Tu comprends ce truc ? Tu peux te passer du kom pour l’interpréter ? »
La tcara partit d’un petit rire désabusé : « À peu près, oui. C’est pas vraiment naturel et ça demande pas mal de concentration, mais j’arrive à le lire.
- Alors pourquoi ne passes-tu pas par un kom ? Ça ne serait pas plus simple ?
- Si… » La tcara hésita un instant. « Mais je me sens mieux ici. La cuisine est plus… chaleureuse, plus … je ne sais pas, je m’y sens mieux. »
Kirun se figea, comme ces mots réveillaient le souvenir de ceux de Dani, trois soirs plus tôt. Mais Cem continuait sans rien remarquer : « Dans les hangars, je suis toujours en train de chercher Ceppers. J’arrive pas à me concentrer. »
La cuisinière se détendit imperceptiblement. Ce bougre de Dani l’avait vraiment chamboulée avec ses histoires de Rêve. S’il n’était pas capable de se rendre compte que c’était juste une atmosphère amicale qui régnait dans l’exploitation… Fichu probabiliste. Fichu Noble…
« Et tu as trouvé ?
- Pas vraiment. Il y a des fois où on a vraiment l’impression qu’un bogue s’est amusé à rajouter des tas de trous là où il ne fallait pas… » Kirun sourit en retour à son amie. Ces bestioles pouvaient mettre pas mal de bazar quand elles passaient quelque part, et elles raffolaient de tout ce qui était fibreux. Du matériel de programmation d’automates, par exemple. « Mais là, je ne comprends pas ce qui a bien pu se passer. Ce ne sont pas des trous au hasard. Tout ça » Cem désigna le rouleau partiellement ouvert devant elle « est complètement cohérent. Mais ça ne fait pas ce que ça devrait, et je ne vois pas ce qui a pu être changé ni comment… »
La cuisinière regarda à nouveau la dentel en réfléchissant tout haut : « Tu veux dire que d’habitude, il y a des trous qui ne devraient pas être là, et que c’est ça qui met le bazar dans les automates ?
- Go’i. Ça s’use toujours au bout d’un moment. Ou une cochonnerie arrive à se glisser malgré les protections et abîme un morceau, c’est fréquent quand on passe trop près d’une haie ou quand il y a beaucoup de poussière.
Et puis, bien sûr, lakne nous joue toujours des tours quand on utilise des technologies zbasu à culno. C’est pour ça que je n’ai pas vraiment besoin du kom : les trous accidentels n’ont pas le même aspect. Et ce qui vient de lakne n’a tout simplement pas de sens. Ça change une colonne par-ci par-là, et du coup toute la ligne perd sa cohérence. Comme si tu rangeais un bout de viande au milieu des légumes, par exemple. Mais là, rien ne me saute aux yeux.
- Et si… » Kirun s’interrompit, ne sachant pas trop si ce qu’elle allait dire avait un sens. « Et si lakne changeait plus d’une colonne d’un bloc ? Ça serait possible ?
- Je suppose que oui. Ça demanderait une énergie énorme, mais pourquoi pas. Mais ça créerait juste un gros pavé incompréhensible dans la ligne. Ça serait même encore plus facile à repérer. On utilise toujours plus ou moins les mêmes séquences, tu sais.
- Et si ça remplaçait un pavé cohérent par un autre pavé cohérent ?
- Tu penses à quoi ?
- On a une fenra, là, dehors. Ça fait beaucoup d’énergie. Ça pourrait échanger deux pavés, par exemple ? Ou… »
Cem leva la main impérieusement. « Attends ! »
La cuisinière se tut, regardant son amie rouler et dérouler la dentel à la recherche de quelque chose qu’elle seule savait voir. Au bout de quelques minutes, elle dut cependant se rendre à l’évidence que ça allait prendre un moment. Elle ramassa les miettes, les verres et la carafe, reprit son plateau, et s’en fut rejoindre son équipe. Il lui restait du balayage à faire, et Cem avait mangé et repris des couleurs. C’était l’essentiel.

Une quinzaine de minutes plus tard, alors qu’elle s’activait sur un angle – c’était toujours le plus long, balayer les angles – elle entendit un « Kirun, t’es géniale ! ». Le temps qu’elle se retourne, Cem passait déjà la porte à toute vitesse, ses rouleaux sous le bras. La cuisinière sourit malgré elle et répondit pour elle-même, puisque la ra avait déjà quitté la pièce : « Je.e, Cem. .ui ».

Complément

Devinette du jour, pour celles et ceux qui ont envie de se casser la tête, voire de comprendre le titre : voici un extrait du rouleau de dentel de Cem. Justement celui où elle a trouvé l'erreur. Alors, quel était le problème de cette machine ? Réponse (et spoilers) dans la page de Discussion.

1)
denci/den = x1 is a/the tooth [body-part] of x2; (adjective:) x1 is dental – stela/tel = x1 is a lock/seal of/on/for sealing x2 with/by locking mechanism x3 – Oui, le jeu de mot est foireux
fr/auteurs/lyne/reve_ordinaire/062.txt · Dernière modification: 2018/03/12 21:11 par Lyne