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Cakla... ou pas

L’après-midi était déjà bien avancée, et la préparation du dîner également. Mais contrairement à son habitude, Kirun n’était pas debout au milieu de la cuisine. Elle s’était assise à une table juste à la périphérie de son domaine, et elle se contentait de quelques directives et conseils lancés à voix haute tandis que ses doigts s’activaient sur les graines qu’elle tirait de la pile de pots devant elle. Sans quitter des yeux l’intense activité de son équipe, elle les faisait rouler un instant avant de les répartir sur l’un ou l’autre des deux tas de graines apparemment semblables qui l’encadraient sur la table. De temps en temps Miciron, qui était chargé de la préparation des gâteaux spéciaux de ce soir, venait ramasser le tas situé à sa gauche. Celui de droite, par contre, prenait de plus en plus de place. Et la contrariété de la cuisinière en chef semblait augmenter en proportion.

« Euh… Excusez-moi… »
La tête de Kirun ne bougea pas d’un millimètre tandis qu’elle surveillait Cizoim en train d’enfourner une tourte, mais elle avait vu le ra inconnu s’approcher timidement. Elle n’avait pas besoin d’un problème supplémentaire, mais ce n’était pas la faute de ce ra si la dernière livraison de cakla était défectueuse et, de toute façon, gérer les problèmes de la cuisine, c’était son boulot. D’ailleurs, elle devait bien admettre que, en général, elle aimait bien les impondérables : c’était ce qui rendait la vie intéressante. Mais, parfois, elle aurait quand même préféré que lakne répartisse un peu mieux les surprises dans le temps.
Elle répondit donc poliment, bien que sans regarder le nouveau venu et sans que ses doigts cessent de s’affairer : « re’i
- Je me doute que ce n’est peut-être pas le moment, mais je voudrais parler au chef cuisinier. Vous pouvez me dire où le trouver ? » Il hésita un instant, comme cherchant ses mots, et ajouta : « pe’u »
Cette fois, il s’attira un bref regard. Ucikara, vêtu de façon neutre, pas d’interface visible. On aurait pu croire qu’il s’agissait d’un des innombrables journaliers ou saisonniers venus glaner quelques mi’u dans les Plaine.
« Tu l’as trouvé. Je suis la cuisinière en chef. Je suppose que tu cherches un boulot.
- Oui… Euh, go’i.
- Ne t’embête pas avec la Langue Sacrée si tu es plus à l’aise avec le dialecte du coin. Tu t’y connais en cuisine ?
- Nag… Non. Mais j’apprends vite.
- Et tu comptes rester combien de temps ?
- Pas très longtemps. »
Le ra devait bien se rendre compte que ce n’était pas ce qu’on faisait de mieux comme curriculum vitae. Il se dépêcha d’enchaîner : « J’ai parlé à l’intendant, il a dit que la cuisine aurait probablement besoin de quelqu’un pour quelques jours, deux jeftu peut-être. »

Kirun renifla avec dérision : « Besoin de Retc’a Kor et Selim, oui. Besoin de quelqu’un qui n’y connaît rien… » Elle changea brusquement de volume : « Zenova, moins chaud le ragoût de jrada’a ! »
Elle attendit que l’interpelée ait corrigé la température de cuisson pour revenir à sa discussion. « Tu faisais quoi avant ? »
La question provoqua une nouvelle hésitation, peut-être un léger malaise, et la cuisinière reprit : « Je veux juste savoir si tu sais te servir de tes doigts, et si tu peux obéir à des consignes simples. Pour quelques jours, je ne vais pas t’apprendre la cuisine : ça sera épluchage, plonge, aller chercher des boites dans les réserves, ce genre de choses… »
Le ra hocha la tête sans hésiter cette fois : « Oui. Ça, je peux faire. »

Kirun désigna une chaise du menton : « I’a. Assieds-toi alors, tu commences tout de suite.
Tu vois ces pots ? Normalement, ils contiennent des graines de cakla. Tu sais ce que c’est ? »
Le ra regarda les graines étalées sur la table et renifla discrètement : « Un genre d’épice ?
- C’est ça. On s’en sert pour les desserts, napper les gâteaux, ce genre de chose.
Sauf que, ça » – elle prit une graine dans le gros tas à sa droite, et la fit rouler sur la table – « je ne sais pas ce que c’est, mais ce n’est pas du cakla. » La graine ne faisait pas grand-chose de spécial sur la table. Tout juste produisait-elle un léger froissement, comme si la coque avait écrasé un film plus fin à l’intérieur.
La cuisinière prit une autre graine dans la pile à sa gauche et la fit rouler sur la table à son tour. Un son étrange de crécelle assourdi en monta, comme si la coque avait été bien plus grande au dedans qu’au dehors, et à moitié remplie de minuscules gravillons cascadant à l’intérieur au rythme du roulis imposé par ses doigts. Ou comme si des milliers de gouttes de pluie avaient crépité sur un toit éloigné. « Ça, c’est du cakla. »
Le ra fronça les sourcils et tendit la main vers les graines. La cuisinière le laissa écouter la différence, pluie d’un côté, vague bruissement de l’autre.
« Le cakla va là, » – Kirun indiqua la pile à sa gauche – « et le reste va là. Compris ?
- Compris. »
Et le ra se mit au travail.

La cuisinière l’observa un instant, s’assurant qu’il avait effectivement l’air d’avoir compris, puis elle ramassa le petit tas de gauche et emmena le tout à Miciron. Elle fit rapidement le tour de son domaine, s’assurant que tout se passait bien, avant de revenir au tri des graines. Son dernier commis en date avait effectivement l’air de savoir se débrouiller avec ses doigts, et il procédait à la répartition des graines peut-être pas aussi vite qu’elle l’aurait voulu, mais avec néanmoins une efficacité certaine.
Elle se réinstalla pour lui prêter main forte tout en gardant un œil sur la cuisine.

« Normalement, je ne prends pas de journalier. J’ai mes petites manies et intégrer quelqu’un dans l’équipe et le former me prend trop d’énergie pour que ça vaille le coup pour moins de quelques mois, voire une saison. Mais, là, mon second est en vacances, et l’un de mes commis a perdu un pari stupide. Il pensait pouvoir traverser la voie haute d’un champ de force en marchant sur les mains. » Le ra releva la tête avec un drôle d’air, mais la ramena aussitôt sur les graines. Kirun haussa les épaules pour elle-même : « Il est chez RevInc à Hoslet et devrait rentrer demain ou après-demain, mais il se trouve que deux des employés permanents viennent d’être parents, et il y a donc repas de fête ce soir. Autant dire que ce n’était pas vraiment le jour pour se rendre compte qu’on s’était fait avoir sur la dernière livraison de cakla… Dani ! Puisque tu as fini de nettoyer la salade, va aider Miciron à écraser les coques de cakla, tu veux ! »
Un silence relatif s’installa à la table, seulement troublé par le bruit des graines, tandis que la cuisinière s’assurait que les coques déjà triées cédaient bien aux efforts combinés des deux ra sur la presse avant de reprendre la conversation où elle l’avait laissée.

« Enfin… Si tu as des questions, pose-les. Je n’ai pas toujours le temps de répondre, mais on ne sait pas combien de temps tu resteras au final, ou ce que tu feras après. Autant que tu apprennes quelque chose tant que tu es là. Et d’autres que moi peuvent aussi répondre au besoin. Ils sont passés par là avant toi, ils savent ce que c’est de découvrir un nouveau boulot. »
Le nouveau venu hocha la tête docilement, peut-être pas totalement convaincu mais désireux de montrer sa bonne volonté : « Comment ça se fait que les graines de cakla fassent un bruit pareil ? »
Kirun rit doucement malgré elle. « Bonne question. Je ne sais pas exactement. Mais c’est une drôle de plante, le cakla. Il lui faut des conditions vraiment particulières pour pousser. Les graines doivent subir un incendie pour que la gangue qui les protège se craquèle, puis elles germent dans une eau chaude et peu profonde. Ensuite, pour que la plante se développe, il lui faut une atmosphère chaude et humide, mais un sol dur. Par contre, la floraison ne se produit qu’après un épisode de froid intense. Et une fois la graine formée, elle ne mûrit vraiment que dans l’obscurité. Après quoi, elle peut être récoltée et séchée au soleil, puis brûlée, et le cycle recommence.
- Ça a l’air drôlement compliqué.
- Oui et non. Il y a quelques clans qui se sont spécialisés dans la production de cakla et qui maîtrisent parfaitement le processus maintenant : ils voyagent à travers le Khanat avec les plants, ou les graines, pour les faire bénéficier du climat approprié à leur stade de croissance. Il paraît que dans certaines régions, on fixe la fête du printemps ou celle de l’automne en fonction de leur arrivée ou de leur départ, tellement ils sont sensibles aux conditions climatiques.
Mais le cakla, c’est simple par rapport au co.korev.
- Le co.korev ?
- La plante d’origine. Le cakla en est la version domestiquée, si j’ose dire. Le co.korev ne pousse que sur les plages de la Mer des Brumes. Il lui faut des conditions tellement particulières qu’elles ne peuvent être atteintes que dans les Brumes. Autant te dire que c’est une graine rarissime. Mais c’est probablement d’elle que le cakla a hérité ce drôle de bruit, car il paraît que les rares ra qui chassent le co.korev, le font à l’oreille.
- Chassent ?
- C’est comme ça qu’ils disent. Personnellement, je n’ai jamais vu de chasseur de co.korev, ni de graines. Mais je veux bien croire que c’est une activité risquée. »

Le ra rumina ces explications, tandis que Kirun emportait le petit tas de graines à Miciron et Dani, et en profitait pour refaire un tour dans la cuisine. Goûter une préparation par-ci, touiller un plat par-là. Ça allait être juste pour la cuisson des gâteaux au cakla, mais elle pourrait au moins servir les heureux parents et le premier cercle de leurs amis. Les autres convives, qui n’étaient quand même que des collègues, devraient peut-être attendre un peu par contre.

Le fournisseur, lui, ne perdait rien pour attendre. Près des deux-tiers des graines appartenaient à cette espèce inconnue. Elle avait prévenu l’intendant, et comptait bien découvrir de quoi il s’agissait avant d’aller protester officiellement, mais même si elles avaient de la valeur ou pouvaient être cuisinées, ce n’était pas ce qu’elle avait commandé. Et le fournisseur allait en entendre parler.
Elle revint s’asseoir et entreprit de remettre les graines fautives dans les pots vides pour libérer de la place. Elle en prit une pour l’observer à nouveau, mais visuellement, ça ressemblait beaucoup à du cakla : « Tu ne saurais pas ce que c’est par hasard ?
- Non. Désolé. »
La cuisinière haussa les épaules et reprit son rangement : « Tant pis… Au fait, on m’appelle Kirun. Et toi ? »
Une nouvelle fois, le ra sembla hésiter imperceptiblement avant de se décider à répondre : « Surle. »
Kirun hocha la tête et se rassit pour trier le cakla : « Bienvenue dans l’équipe, Surle. »

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