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fr:auteurs:lyne:reve_ordinaire:018

La fête de l'automne

La foule bruissait gaiement autour de l’estrade de Celifet, commentant, encourageant, ou sifflant les candidats successifs.
La fête de l’automne marquait la fin des gros travaux dans les champs, une période particulièrement chargée, et c’était donc, entre autres choses, le prétexte parfait pour décompresser un peu avant l’hiver.
Et pour sacrifier à une coutume aussi ancienne que les ra : savoir qui était le meilleur…

Il y avait donc des concours de toutes sortes et de toutes échelles.
De celui consistant à faire moissonner un vaste champ par une équipe complète, à ceux qui mettaient aux prises deux ra les yeux bandés pour l’identification au toucher et à l’odeur des mauvaises – ou pas mauvaises, d’ailleurs – herbes.
En passant par la présentation et la dégustation de produits de toutes variétés.
Et comme les journaliers n’étaient pas tous intéressés par la carrière agricole, il y avait aussi des combats divers et des démonstrations d’adresse martiale.
Et même, selon l’enthousiasme des concurrents de l’année, des concours de poésie, de chant ou de musique.
Une année, deux concurrents s’étaient affrontés dans la discipline du mime. Au grand désintérêt de la plupart des spectateurs, il fallait bien le dire, même si quelques ra compatissants étaient restés jusqu’au bout pour soutenir moralement les juges.

Mais pour l’heure, la foule se pressait pour le concours des fruits et légumes les plus originaux.
Comme les formes suggestives étaient des caractéristiques très prisées des juges, cette épreuve avait bien plus de succès auprès du public que celle qui consistait à présenter des spécimens aux couleurs, formes, et qualités gustatives aussi parfaites que possible.

Kirun avait trouvé un coin confortable d’où observer les concours, pas très loin du démon de xunbavmi qui serait brûlé à la tombée de la nuit.
Assise dans la poussière, comme la plupart des spectateurs, elle profitait du spectacle – celui de l’assistance autant que celui de l’estrade – quand elle repéra Dani qui s’avançait vers elle en zigzaguant à travers la foule.
Il s’assit par terre à côté d’elle – il ne se laissa pas tomber, il ne s’affala pas, il ne s’effondra pas, il s’assit. Avec quand même un tout petit peu moins de maîtrise que ce dont il faisait preuve d’habitude.
La cuisinière lui jeta un regard rapide : « Tu as abusé de quoi, là ? Nourriture ? Boisson ? Fumée ? Lumière ?
- Lumière ? » Son aide sembla chercher un instant dans des souvenirs particulièrement nébuleux. « Euh, non, je ne crois pas. Ça doit être la tarte aux klum. Zenova m’a fait goûter celle d’Al’i Gaal’i. »
Il adressa un vague sourire d’excuse à sa cheffe : « Il n’y avait déjà plus des tiennes. On dirait qu’elles se sont envolées – pffiout – comme ça. »
Kirun sourit : « C’est souvent le cas. Mais vu que je touche un pourcentage non négligeable sur les ventes, je ne vais pas m’en plaindre. »

Dani se balançait doucement, les yeux mi-clos : « Je crois quand même que j’ai été horriblement incorrect avec Zenova. Je l’ai plantée là sans même un mot d'excuse. J’espère qu’elle ne m’en voudra pas trop. »
Kirun secoua la tête en souriant, les yeux fixés sur le candidat du moment et le spécimen qu’il soumettait à l’approbation de la foule avec forces mimiques et clins d’œil : « J’en doute. Zenova connaît la tarte aux klum et ses effets, ne t’inquiète pas. Ce n’était peut-être pas celui qu’elle espérait, mais je ne pense pas que tu l’aies vexée. »

Son voisin ne répondit que par un long soupir et la cuisinière se retourna pour vérifier qu’il allait bien.
Sur certains ra non préparés, la tarte aux klum pouvait provoquer un dépho, voire dans les cas extrêmes une transe onirique non désirée. Elle doutait que Dani soit aussi sans défense qu’il le paraissait, mais on ne savait jamais.
Heureusement, il semblait plutôt reprendre contact avec la réalité.

« Tu te sens mieux ? Ou moins bien ? » demanda-t-elle mine de rien.
Il étira légèrement divers muscles, tout en restant assis : « Ni mieux, ni moins bien. Juste… normal, je crois. Mais c’était une expérience… intéressante. »
Il fit bouger encore un peu les muscles de ses épaules avec un léger sourire, puis il fronça soudain les sourcils et se retourna vers Kirun, la voix plus assurée qu’elle ne l’avait été quelques instants plus tôt : « Comment ça, pas l’effet qu’elle espérait ? »

La cuisinière sourit en reprenant son observation de la scène, et Dani fut soudain frappé par la lueur malicieuse dans son œil : « On trouve toutes sortes de rêves dans les klum. Les distinguer, les assembler et les doser, c’est la grande difficulté d’une bonne tarte. Et Al’i n’est pas tout à fait aussi sensible que moi.
Il y a une douzaine ou une quinzaine d’années, je ne sais plus exactement, il s’est un peu raté – ou pas, selon le point de vue. En tous cas, il a mis un peu trop de rêves érotiques dans une ses compositions… »
Le sourire de Kirun s’élargit : « Tout un groupe de ra n’a pas eu le temps de rejoindre les fourrés ou les tentes, et s’est retrouvé à s’ébattre juste de l’autre côté de la route. Au vu et au su de tout le monde. Ça a été, disons, très instructif pour certain d’entre eux.
Et ça a aussi complété l’éducation d’un nombre non négligeable de spectateurs… »

Dani digéra l’information quelques instants : « Je savais que Zenova… Mais je n’aurais pas cru qu’elle… Je vais peut-être lui présenter autre chose que des excuses, en fait. »
Kirun rit franchement : « Oui. Je crois que tu peux faire ça. »
Elle indiqua une direction un peu derrière elle, vaguement sur la droite : « Le petit groupe à côté de la deuxième tente bleue. Derrière le ra qui vend des boulettes de viande sur des bâtonnets. »
Dani tourna la tête dans la direction indiquée et repéra rapidement, entre les têtes des autres spectateurs, Zenova et un petit groupe de ra. Dont un grand type qu’il ne connaissait pas, mais qui semblait très occupé à masser le dos de sa collègue. En particulier la partie inférieure de son dos.
Il se retourna, un peu raide : « En fait, je ne vais peut-être pas la déranger tout de suite. Elle n’a probablement plus besoin de moi. »

Kirun lui jeta un regard surpris, puis se retourna complètement pour regarder le petit groupe et comprendre sa réaction : « Tu ne vas pas la déranger, crois-moi. Bien au contraire. Elle n’a pas besoin de compléter son éducation, elle. Mais je commence à me poser des questions sur la tienne. Vous êtes si coincés que ça à Hoslet ?
- Kirun ! » Dani avait l’air choqué.
« Quoi, “Kirun” ? C’est la fête de l’automne, pas celle du printemps. Elle n’attend rien, aucune promesse, aucun engagement. Elle veut juste profiter de l’instant, et peut-être se faire de beaux souvenirs. Et tu devrais en faire autant, que ce soit avec elle ou pas. Les mauvais moments n’attendront pas que tu leur donnes l’autorisation de se ranger à la porte de ta mémoire. »
Et la cuisinière, soudain maussade, se détourna de son aide.

Celui-ci l’observa un moment en silence.
En fait, il n’avait pas été tant choqué par l’allusion – ils n’étaient pas si coincés que ça à Hoslet, comme elle disait – que par la réalisation qu’il n’avait jamais imaginé Kirun autrement que comme la responsable de la cuisine.
Entre les ragots de la cuisine et sa propre formation, il pensait avoir acquis une assez bonne connaissance de chacun des habitants de l’exploitation et des visiteurs réguliers, de leurs forces, de leurs faiblesses, de leurs habitudes, de leurs croyances, de leur passé, des liens qui les unissaient et des sujets qui les opposaient. Bon, d’accord, il avait un peu sous-estimé l’intérêt de Zenova pour lui. Ou les moyens dont elle était prête à user, en tous cas. Mais à part ça…
Il n’en ferait probablement jamais rien, mais analyser son entourage était devenu une seconde nature chez lui.

Et voilà qu’il réalisait que la personne qui avait le plus de pouvoir sur lui ici, était quasi une inconnue.
Il ne savait rien de son passé, si ce n’est qu’elle était là depuis longtemps, peut-être même plus longtemps que n’importe qui d’autre sur l’exploitation.
Il ne savait rien de ses capacités en dehors de la cuisine, même si elle ne cachait pas ses préférences pour lakne, et que les plaisanteries sur la magie de son balai étaient légion.
Il ne savait pas ce qu’elle faisait de son temps libre, à part des siestes au soleil et des balades à pied.
Il n’avait aucune idée de ses centres d’intérêt en dehors de son travail.
Il pensait avoir identifié la plupart de ses amitiés, mais il ignorait tout de ses amours.
Bref, il avait carrément raté tout un pan primordial de son analyse. S’il avait été en mission, il imaginait parfaitement les dégâts que ça aurait pu causer. Et même comme ça, il n’entendait que trop bien ce qu’en aurait dit son formateur.
Il retint une grimace. Voilà ce que c’était que de se la couler douce loin des intrigues d’Hoslet. Sans parler de Natca.

Pour une fois, il était bien embêté. Il se doutait qu’il avait vexé, ou blessé, ou rappelé de mauvais souvenirs à Kirun.
Et il devait bien reconnaître que, comme tous ses collègues, il en était venu à apprécier ce migru ronchon qui défendait son territoire, et son équipe, becs et ongles au besoin. Mais il ne pouvait pas vraiment lui expliquer le pourquoi réel de sa réaction.
Aussi fut-il très soulagé de voir le ra que Zenova lui avait indiqué comme étant Al’i Gaal’i, arriver avec deux grandes chopes et s’arrêter devant eux : « Aïe. On dirait que j’aurais du prendre une troisième main. »
Dani secoua la tête en souriant aimablement, et se releva : « Du tout, du tout. Je vous laisse. J’ai des » – il jeta un regard en coin à Kirun – « excuses à faire à une charmante collègue. Bravo pour votre tarte, Al’i, elle était délicieuse. » Et il s’éloigna en direction du vendeur de boulettes de viande et de la tente bleue.
En chemin, il se débrouilla pour s’écarter devant une farandole de ra riants et profiter du mouvement pour regarder discrètement d’où il venait. Kirun et Al’i étaient assis épaule contre épaule, et semblaient en grande discussion.
Il reprit sa route en souriant : compléter son éducation, hein ? Ça paraissait intéressant comme programme.

-o§o-

Kirun accepta la chope d’Al’i tandis qu’il s’asseyait à côté d’elle. « C’est ton nouveau ? Il te fait des misères ? »
Kirun sourit et secoua la tête : « Oui et non. Oui, c’est mon nouveau, même si ça fait presque deux saisons qu’il est à la cuisine. Et non, il ne me fait pas de misères, même si je me demande parfois combien de fois il faut oublier avant de se souvenir des choses importantes. »
Al’i se rapprocha d’elle, collant son épaule à la sienne, tout en regardant l’estrade comme elle le faisait : « On se souvient toujours des choses importantes. Mais parfois, on ne sait pas qu’elles sont importantes. »
Kirun tourna légèrement la tête vers lui pour le regarder avec suspicion, mais elle ne dégagea pas son épaule : « Depuis quand tu fais de la philosophie ? »
Son compagnon répondit sentencieusement : « Depuis que tu as besoin d’un philosophe, tiens. »
La réponse lui valut un franc éclat de rire, et il sourit, très content de lui. Son sourire s’élargit encore quand Kirun posa la tête sur son épaule, et il demanda d’un ton léger : « Aurais-tu mangé de ma tarte, par hasard ? »
La ra grogna, sans bouger la tête : « Tu plaisantes, j’espère ? »
Al’i passa son bras derrière la cuisinière pour l’enlacer : « Bien sûr. Je suis meilleur comme philosophe que comme cuisinier, c’est bien connu. »
Kirun se détendit contre lui, et il s’autorisa une gorgée de sa chope : « Tu as prévu quelque chose pour aujourd’hui ?
- Tu veux dire, à part tripler mon salaire en vendant des tartes ?
- J’ai toujours dit que tu étais outrageusement sous-payée… »
Les deux ra plaisantèrent encore un peu, échangeant des taquineries le temps de vider leurs chopes, puis ils s’éloignèrent main dans la main.

Kirun ne tourna même pas la tête en passant devant la tente bleue, elle n’en avait pas besoin. Mais elle sourit.
Ça lui ferait les pieds, à cet officier prétentieux, de se rendre compte qu’il avait vraiment besoin de compléter son éducation. Elle avait bien cru un moment qu’il n’irait jamais rejoindre le groupe. Obligée de lui faire la tête pour le pousser à partir.
Même si elle avait été sincère dans sa diatribe : trop de mauvais souvenirs revenaient sans y être invités.
Elle se blottit doucement sous le bras d’Al’i.
Elle espérait que ça leur ferait de beaux souvenirs à tous, pour quand Dani repartirait parmi les siens.
Al’i resserra son étreinte, et elle se consacra à ajouter quelques belles pages à sa propre mémoire.

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