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Auteur Sujet: Rêve ordinaire  (Lu 1759 fois)

Lyne

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Rêve ordinaire
« le: 02 août 2013 à 22:11:18 »
« Kirun ! »
Les sons portaient loin dans l’aube naissante des plaines d’Astharie. Surtout en ce jour de fête où les ouvriers avaient congé et où l’exploitation tournait au ralenti.
« Kiii-Ruuun ! »
Mais la silhouette accroupie au milieu des pieds de klums ne semblait pas entendre les appels de l’enfant qui courait autour des bâtiments, là-bas. Penchée sur les feuilles charnues, l’ucikara fredonnait un air étrangement dissonant.
« Ki-i-run ! »
Ce n’était pas une incantation. Il n’y avait pas de magie dans l’étrange tissu de notes qu’elle chantonnait. Mais ses doigts trouvaient avec sûreté les plus beaux fruits cachés dans la verdure, ceux qui portaient encore en eux les rêves de la nuit, ceux dont la peau sucrée et la chair juteuse n’avaient pas été déflorées par la lumière crûe du jour.

« Kirun ! »
Le gamin déboucha, tout excité, dans le sillon et freina brusquement à côté de la cueilleuse. « Où tu étais ? Pourquoi tu as débranché ton kom ? »
La rate continua un instant sa mélodie, rata une note – nettement plus dissonante que les autres – et interrompit cueillette et musique en soupirant.
Elle se releva lentement et se retourna vers l’importun : « Si tu avais écouté hier soir, quand j’ai donné les consignes pour la journée, tu n’aurais pas besoin de poser la question, Hisnat. »
L’interpellé se tassa un peu, maussade, sous son regard froid : « Pourquoi tu t’embêtes, aussi ? Des klums, y’en a plein les silos. J’suis sûr que l’intendant te laisserait prendre ceux qu’tu veux. Même dans ceux pour la Ville. Même si c’était pas pour le concours. De toutes façons, tout le monde fait toujours tout c’que tu veux. »
Les derniers mots étaient accompagnés d’un petit sourire charmeur, et la rate conserva à grand-peine son air sévère. Le garnement était impudent et bien trop doué à ce petit jeu. Mais il y avait un peu de vrai dans ses paroles. Personne ne tenait à se faire mal voir de la cuisinière. L’intendant pas plus que les autres.
Bizarrement, ça n’avait pourtant jamais empêché Hisnat d’enchaîner les bêtises, jusques et y compris dans sa cuisine.

Kirun secoua la tête, et se pencha à nouveau vers les plantes, en lâchant, d’un ton docte qui n’admettait pas la contradiction : « Les meilleurs klums sont cueillis à l’aube, à la main, en écoutant la part de rêve qui s’accroche encore en eux. On ne fait pas une bonne tarte aux klums avec des klums de la veille, des klums que le jour a privés de mystères. C’est comme ça. Et » ajouta-t-elle avec un regard appuyé à Hisnat « on ne peut pas trouver de bons klums si on est tout le temps interrompu. »
Puis, doucement, elle reprit son fredonnement, tentant d’écarter le gamin de ses pensées. Elle n’avait plus beaucoup de temps si elle voulait remplir son panier. Elle se concentra sur son chant, et chercha les échos qui résonnaient en réponse dans les klums.

Mais Hisnat n’était pas parti. Pire, il trépignait toujours à côté d’elle.
Avant même qu’elle n’ait pu trouver un nouveau fruit, il craqua et se remit à parler à toute vitesse : « Y’a Cancan qui m’a appelé sur mon kom. La légion est déjà à Shelifet ! Ils ont commencé à tout vérifier ! Et ils ont l’emblème du kagnivo du kelafé ! C’est l’unité qui s’occupe de sa protection ! Ça veut dire qu’il va vraiment venir ! Il va venir à la fête du printemps ! Dans notre district ! Tu te rends compte ? T’as déjà vu le kelafé, toi ? J’vais lui montrer comme je sais bien m’battre ! Tu crois qu’il me prendra dans sa légion ? J’suis pas grand, mais je bats toujours Cancan ! »

Kirun se redressa une nouvelle fois et leva la tête vers le ciel de plus en plus lumineux. C’était trop tard. Il lui faudrait faire avec les klums qu’elle avait déjà ramassés.
Elle vérifia soigneusement que son panier était hermétiquement fermé, le ramassa et fit signe à Hisnat de reprendre la direction de l’exploitation. « Le kelafé a bien d’autres choses à faire que de s’intéresser à un gamin mal élevé. Il y a plusieurs districts qui se sont plaints de sa gestion, alors il vient nous dire à quel point nous avons de la chance que ce soit lui qui occupe ce poste et pas quelqu’un d’un autre kagnivo. C’est tout. Quant à la légion, crois-moi, moins tu t’en approches et mieux ça vaudra pour toi. »
Mais Hisnat ne l’écoutait pas. Armé d’une épée imaginaire, il faisait mine de terrasser d’invisibles ennemis en la précédant sur le chemin.

Kirun le suivit, perdue dans ses pensées.
Sa tarte serait certainement récompensée. Comme tous les ans. Tout le monde disait qu’elle faisait les meilleures tartes du district, peut-être même de tout l’ouest du khastron. Quelles étaient les chances que le Kelafé participe au jury du concours de la meilleure tarte aux klums d’un district provincial ? Ou à la remise des prix ? Comme elle l’avait dit à Hisnat, il avait bien d’autres choses à faire que s’intéresser à une simple cuisinière, quelle que soit la qualité de ses tartes… N’est ce pas ?
« Modifié: 01 janvier 1970 à 01:00:00 par Guest »

Lyne

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #1 le: 11 août 2013 à 17:29:24 »
Bien avant de recevoir la désignation pompeuse de « chef-lieu de district », Shelifet avait été un point de rassemblement pour les ras pendant des siècles. Peut-être même des éons.
Et puis, un jour, un fonctionnaire quelconque d’Hoslet avait décidé qu’il fallait définir un district pour cette zone à trois jours de branaz de la principale ville du kastron, et son choix, pour des raisons connues des seules Brumes, s’était porté sur Shelifet.

C’était essentiellement un vaste champ vaguement trapézoïdal, que longeait sur son plus grand côté la vieille route des Khans, et qui se distinguait nettement des terres environnantes par son absence totale de végétation et la dureté de la croûte de glaise séchée qui le recouvrait.
Dans cette région dédiée à l’agriculture, une terre stérile n’éveillait guère de convoitise, et les habitants des exploitations voisines y avaient naturellement trouvé un terrain neutre où se retrouver, pour faire la fête ou échanger les dernières nouvelles.
Il faut dire que les exploitations étaient généralement auto-suffisantes. Et, quand elles ne l’étaient pas, elles importaient ce qui leur manquait de la Ville via le réseau ferré qui transportait leurs productions jusqu’à Ratmindju. A moins d’être sur le même tronçon, leurs habitants n’avaient donc guère de contacts avec les autres fermes de la région. Ils remédiaient à leur relative solitude en se retrouvant périodiquement à Shelifet.
La présence d’un relais de branaz à l’un des « angles » garantissait également qu’on pouvait y croiser à tout moment, ou presque, des voyageurs venus des quatre coins du Khanat. Et y boire tranquillement un petit quelque chose que les contremaîtres n’auraient pas forcément vu d’un bon œil.

Le relais était d’ailleurs la seule structure à peu près pérenne de Shelifet.
Le kastron faisait périodiquement des tentatives pour reconstruire ou rénover quelques bâtiments pour ses fonctionnaires, mais les propriétaires des alentours n’étaient pas particulièrement désireux d’aider les percepteurs d’impôts à s’installer trop près de chez eux, et les constructions retombaient vite à l’abandon faute d’entretien ou de matières premières. Quant aux quelques spécialistes trop coûteux pour une seule exploitation, ils étaient soit invités spécialement de la ville pour une durée plus ou moins courte, soit logés à l’année – aux frais de l’ensemble des propriétaires – par les gérants du relais.


Pour l’heure, la foule des grands jours se pressait dans la poussière au pied de l’estrade installée le long de la route : surplombant ses administrés, au milieu des bannières de son kagnivo qui claquaient dans le vent, le kelafé prononçait un discours.
Un bon discours, d’ailleurs. Kirun l’écoutait distraitement, préférant se concentrer sur le public plus que sur l’orateur. C’est à ça qu’on reconnaît un bon discours : quand l’assistance semble suspendue aux mots qui coulent de la tribune, quand les rires et les frémissements se déclenchent à l’unisson, sur un mot, un geste, voire une simple inflexion dans le ton du beau parleur perché là-haut. Oh oui, c’était vraiment un bon discours. Presque tous les ras présents vibraient aux paroles de leur kelafé, qu’ils soient saisonniers, employés depuis de longues années ou propriétaires d’exploitation, natifs des plaines ou d’ailleurs, chargés de souvenirs ou à la mémoire légère, interfacés ou non, ucikaras, tcaras et même runzatras.

Les seules exceptions étaient les enfants – qui, de toutes façons, ne s’intéressaient jamais aux discours – et les journaliers. Ceux qui ne venaient dans les plaines que le temps de gagner de quoi payer un entraîneur ou un appartement à Natca. Ceux qui rêvaient de la gloire des combats, de l’honneur gagné dans l’Arène, et se souciaient bien peu de la soi-disant gratitude que le Khanat éprouvait pour ceux qui le nourrissaient et dont le kelafé prétendait se faire l’écho.
Kirun commençait à se demander si celui qui avait rédigé ce discours si parfait n’avait pas fait une boulette. Certes, les journaliers n’avaient pas leur mot à dire sur la direction du kastron – que, par définition, ils ne faisaient que traverser à un rythme plus ou moins rapide – mais ils s’exprimaient autant, si ce n’est plus, que les autres lors des repas ou des réunions, et leur avis était toujours écouté. Oui, moqué aussi, parfois, mais quand même. Certains finiraient peut-être par trouver leur rêve à Courtoisie ou ailleurs, et par acquérir un certain pouvoir, voire par monter assez haut au sein d’un kagnivo concurrent. Et ils se souviendraient peut-être de ce jour, et d’avoir été ignorés par ce ra si fier dans sa belle tenue, au milieu de ses bannières. Et la décision finale du choix du kagnivo qui gérait un kastron se faisait toujours à Va’itu’a. Quoi qu’en disent les gens des plaines.

Kirun observait les journaliers. Ceux qui migraient progressivement vers l’extérieur de la foule, écœurés ou simplement pas intéressés.
Et ceux qui se rapprochaient de l’estrade...

Et puis, le ton du kelafé changea. Finalement, son secrétaire avait bien fait son travail. D’un large geste, il invita tous les présents à faire le plein aux stands qui proposaient à boire et à manger – comme s’il avait été pour quoi que ce soit dans l’organisation de la fête du printemps – et à le rejoindre ensuite à l’autre bout du champ, où ses légionnaires allaient parader, et où ceux qui le souhaitaient pourraient affronter des automates d’entraînement, voire des membres de son kagnivo.
Cette fois-ci, les journaliers se joignirent à l’ovation avant de se diriger, avec plus ou moins de précipitation, dans la direction indiquée. Kirun ne vit ni Hisnat ni Cancan parmi eux, mais elle ne doutait pas un instant qu’ils se débrouilleraient pour être aux premières loges.

Elle secoua la tête, désabusée, et prit la direction des stands sans se presser. Les juges pour les tartes aux klums avaient dû écouter le discours, comme tout le monde. Il leur faudrait un moment avant de pouvoir commencer la dégustation.
Elle sourit en voyant que plusieurs intendants prenaient également leur temps pour rejoindre les tentes où ils signeraient les contrats pour l’année. La fête du printemps était traditionnellement, au moins dans les plaines, le moment où se lançaient les choses importantes. Les mariages (mêmes si les préliminaires avaient généralement commencé à la fête du printemps de l’année d’avant… voire même quelques années plus tôt), les associations et organisations, et bien sûr, le renouvellement des contrats annuels pour les saisonniers.
Mais, cette année, personne ne signerait quoi que ce soit avant d’avoir vu le spectacle des légions.
Kirun, elle, avait un contrat perpétuel. Pas besoin de renouvellement. Elle salua poliment de la tête les intendants, et continua son chemin en repensant à ce qu’elle venait d’entendre. Oui, décidément, un bien bon discours.
« Modifié: 01 janvier 1970 à 01:00:00 par Guest »

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #2 le: 22 août 2013 à 23:48:24 »
Les juges étaient installés depuis un moment déjà.
De temps en temps, l’un d’entre eux ouvrait les yeux, prenait quelques notes, se relevait de sa couche, faisait éventuellement quelques mouvements ou étirements, allait chercher un nouveau morceau de tarte, et retournait s’allonger pour le déguster et en évaluer les effets.

Les spectateurs étaient peu nombreux. Des concurrents pour l’essentiel.
Il faut dire que le concours était particulièrement inintéressant à observer de l’extérieur : regarder des ras dormir – ou rêver, selon la qualité de la tarte – pouvait vite s’avérer lassant, et les candidats ne tardèrent pas à sortir discrètement de la tente pour discuter tranquillement en attendant le verdict.
D’ailleurs, personne ne se faisait vraiment d’illusions sur le résultat : seul Al’i Gaal’i pouvait, dans ses bons jours, prétendre égaler la maîtrise de Kirun. Et il n’avait même pas tenté de participer cette année. Il avait expliqué qu’il était sous l’influence de Zbasu depuis presque deux vodu et qu’il ne parvenait pas à cueillir correctement les klums. Il avait préféré déclarer forfait. Mais il avait demandé aux juges de lui garder un morceau de la tarte de Kirun, des fois que ça lui redonnerait le goût de Lakne.
Bien sûr, les juges s’étaient récriés en expliquant qu’ils ne pouvaient pas savoir quelle tarte venait de quel concurrent, sinon ça aurait été de la triche. Et puis, comme tout le monde ici se connaissait, ils avaient simplement acquiescé à la demande d’Al’i.

Les cuisiniers observaient donc la foule qui refluait vers le centre de la zone stérile, maintenant que le Kefalé avait remmené ses automates et ses légionnaires vers Hoslet. La fête du printemps avait pris un peu de retard à cause d’eux – encore que certains trouvaient probablement qu’ils avaient fourni la meilleure attraction de la journée – mais il était temps maintenant de se rattraper.
Une fois les engagements « sérieux » pris, les contrats annuels signés, les unions à durée plus ou moins déterminées validées, les organisations officiellement déclarées, chacun prenait une grande inspiration et plongeait dans la nouvelle année en commençant par s’amuser un bon coup.
Les premiers musiciens avaient déjà investi l’estrade pour une joyeuse démonstration de ce qui ressemblait, si on n’était pas trop tatillon sur certains accords, à une chanson de marins de la Mer des Songes.
Et les danseurs essayaient de former diverses figures à leurs pieds, dans un charivari bon enfant.
Au grand dam des commerçants qui avaient monté leurs étals un peu en arrière, des marchands ambulants tentaient d’appâter les spectateurs autour de la piste avec diverses nourritures et boissons, généralement avec succès vu l’heure et l’excitation déjà procurée par la journée.
Et Kirun sourit en voyant quelques ra s’éloigner déjà, généralement en couples mais parfois en petits groupes, pour trouver un abri relatif dans la végétation qui longeait la vieille route. Oui, le printemps était l’occasion de démarrer bien des choses.

Le représentant du kastron à Shelifet était lui aussi visiblement ravi. La présence du Kefalé l’avait gonflé d’importance, et il prenait son temps pour traverser la foule en direction des tentes.
Mais tout honoré qu’il fut de la venue de son gouverneur, il ne pouvait laisser passer l’occasion de se montrer au seul concours de la journée. Surtout celui-là.
La fête du printemps, contrairement à celle de l’automne, n’était le cadre d’aucun concours agricole, d’aucune mise en compétition entre les produits les plus beaux, les plus gros, les plus goûteux… Ou aux formes les plus étranges.
Les klums, qui poussaient toute l’année, n’étaient d’ailleurs pas considérés comme des fruits aujourd’hui.
Kirun avait entendu certains probabilistes utiliser des grands mots pour les désigner. Des mots à rallonge, comme « psychotrope auto-inductif » ou « drogue comportementale à inférence onirique faible ». Ça la faisait doucement rigoler.
Ces charlatans n’avaient probablement jamais goûté un vrai klum, la variété sauvage qui poussait dans les monts de Givre. Celle que les éleveurs repéraient scrupuleusement lorsqu’ils en trouvaient, et qu’ils signalaient immédiatement aux chamans. Parce que ça peut toujours servir de se faire bien voir du chaman, bien sûr. Mais aussi – surtout – pour ne pas se retrouver avec tout un troupeau endormi, ou pire, complètement halluciné, après avoir goûté aux petits fruits verts veinés d’orange et de bleu.
« Auto-inductif », ha ! Il suffisait de regarder les juges pour comprendre que les klums étaient des fruits à manier avec précaution. Même ceux des plaines, même la variété domestiquée, même transformés en tarte…
Oh, d’accord, les fruits ramassés en grande quantité pour la Ville perdaient l’essentiel de leurs rêves dans le processus. Et ils étaient rarement consommés le jour même, alors ils ne devaient guère provoquer plus qu’une légère ivresse une fois servis sur les tables de Ratmidju. Peut-être même pas.
N’empêche. Une tarte aux klums bien préparée, même avec la grosse variété des plaines, pouvait déclencher une légère transe onirique.
Et c’était bien ça, plus que le goût – aussi agréable soit-il – que les juges notaient.

Le représentant du kastron salua poliment les ra attroupés, et sembla un peu gêné en apprenant que les juges n’en avaient pas terminé. Il hésita un instant, puis prétexta une discussion plus loin. C’était un ancien Semencier, et les klums le mettaient un peu mal à l’aise.
Leur croissance semblait trop erratique. Les Semenciers avaient tout un tas de théories pour l’expliquer, mais Kirun soupçonnait que les klums étaient bien plus sensibles aux rêves des ras qu’à tout autre élément extérieur. Pour faire pousser des klums parfumés et juteux, il fallait certes une bonne terre et de bonnes conditions météorologiques. Mais pour qu’ils prennent leur pleine dimension, il fallait surtout les rêves des ra. Et des beaux rêves. Les rêves puissants des chamans dans les montagnes. Ou les rêves qui viennent quand les corps sont fatigués et les esprits pleins de beaux souvenirs. Ceux de ra ayant ri, mangé, dansé et bu toute la nuit
Oui, heureusement que le concours de tarte avait lieu avant la fête. Les klums des prochains jours seraient bien plus chargés, elle en était certaine. Peut-être même assez pour que la Ville connaisse un peu de la gaieté des ras de Shelifet.
« Modifié: 01 janvier 1970 à 01:00:00 par Guest »

Lyne

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #3 le: 01 septembre 2013 à 21:35:38 »
On ne l’aurait pas deviné en la regardant, mais Kirun était contrariée.

Pour les habitués de la cuisine, qu’ils y travaillent ou qu’ils y passent plus ou moins discrètement se servir sur les grandes tables chargées de nourriture, elle était égale à elle-même : tantôt parfaitement immobile, comme endormie debout, écoutant dans le vague, et tantôt brusque tourbillon fondant sur l’un ou l’autre de ses aides pour épicer une préparation, tendre un plat à propos, rattraper une louche qui tombait, ou récupérer une marmite avant qu’elle n’attache.
Aux nouveaux venus qui s’étonnaient qu’elle ne semble rien faire d’autre que des tâches subalternes, et encore seulement par intermittence, les anciens chuchotaient précipitamment de se taire. Kirun ne faisait peut-être rien, mais c’était un rien qui faisait toute la différence.
Certes elle ne semblait jamais mettre elle-même la main à la patte – à part pour la tarte aux klums, mais ça, c’était pour les fêtes, mieux valait ne pas en abuser autrement – et elle ne parlait pas beaucoup plus. Mais quand elle était là, malgré l’apparent désordre, la cuisine tournait ; il y avait toujours quelque chose à manger pour tout le monde ; et ce quelque chose vous calait un ra jusqu’à la fin de sa journée de travail de façon délicieuse. Ça n’avait l’air de rien comme ça, mais pour des ra qui passaient leurs journées à trimer dans les champs, surtout pour ceux qui n’avaient pas l’habitude du grand air, un mauvais goût dans la bouche ou un ventre vide à mi-chemin, ça vous gâchait une journée.
Kirun n’était certainement pas la raison pour laquelle les journaliers choisissaient de venir travailler ici. Non. Mais elle faisait partie de ces petites choses qui les aidaient à rester une saison complète, le temps de gagner de quoi se payer un véritable entraînement dans l’Arène ou un équipement correct, alors qu’ils n’avaient pas espéré tenir plus de quelques vodu en arrivant.

Mais aujourd’hui, elle était contrariée.
Et elle ne parvenait pas à déterminer ce qui la contrariait ainsi. Ce qui, bien sûr, ne faisait qu’augmenter d’autant sa contrariété...

Elle avait tenté de se concentrer sur son travail, pour faire disparaître ce sentiment. D’habitude, ça marchait plutôt bien.
Mais pas aujourd’hui. Jusqu’à présent, elle avait réussi à faire illusion, mais elle n’était pas dupe : elle sentait que quelque chose coinçait, que ce ne serait pas aussi bon que les autres jours, que ses aides avaient plus de mal à tenir le rythme.
Heureusement, le coup de feu du matin se passa sans encombre. Les équipes partirent dans les champs, et il ne resta plus que les ra affectés aux installations de stockage, de conditionnement et d’expédition, et ceux de la maintenance. Et quelques brasseurs de paperasse, aussi. Ils avaient des horaires nettement plus étalés, voire complètement décalés, et avaient tendance à venir picorer tout au long de la journée, voire de la nuit. La cuisine pouvait souffler et passer sur un rythme plus lent en attendant la prochaine ruée, au retour des équipes de l’extérieur : en fin de journée, quand la nuit tomberait.

Kirun observa un moment encore son environnement d’un œil distrait, mais le cœur n’y était pas. Elle soupira intérieurement et se retourna pour sortir. Autant remonter à la surface. Peut-être que Culno lui serait plus profitable et lui laisserait enfin trouver d’où venait ce sentiment désagréable qui la tenaillait depuis son réveil.
Elle salua d’un geste de tête, en passant, le ra qui nettoyait la table des viandes. Il lui rendit son salut : en cas de besoin, il l’appellerait sur son kom, mais pour le reste, l’équipe des cuisines savait ce qu’elle avait à faire. Essentiellement du nettoyage, et tenir les différents plats au chaud. Ou au frais, d’ailleurs.

Elle s’engagea dans le couloir le plus direct vers la surface, toujours plongée dans le bouillonnement informe de ses émotions, quand elle réalisa qu’elle avait croisé un ra qui semblait vouloir lui parler. Elle se figea un instant. Elle n’allait jamais trouver ce qui clochait si elle devait tout le temps s’interrompre, mais…
L’intuition qui l’avait arrêtée se volatilisa sans laisser de traces quand le ra, derrière elle, demanda d’une voix hésitante « Kirun-ra ? ».
Elle se força à garder un visage neutre pour se retourner et lui faire face : « Oui ? »

Un tcara. Interfacé. Il lui disait vaguement quelque chose. Un saisonnier qu’elle avait dû apercevoir à la fête du printemps quelques jours auparavant. Ou peut-être plutôt à la fête d’automne l’année d’avant. Une relation de Sikh. Ou de Lityo, peut-être bien. Penser à Lityo éveilla quelque chose en elle, et elle détailla le visiteur avec plus d’attention.
Il n’avait pas belle allure. On aurait même dit qu’il sortait d’une bagarre d’ivrognes, avec ses vêtements déchirés et sa posture un brin tordue, comme si certaines parties de son anatomie le faisait souffrir.
Il se tortilla un peu – pas beaucoup, il devait vraiment avoir pris une bonne raclée – et passa la langue sur les lèvres – fendues – avant d’oser se lancer enfin. « Je suis un ami de Lityo. Je… Nous… Enfin… Il a… Mais voilà… Et… »
Kirun observa son malaise manifeste en silence, laissant la certitude grandir en elle. Le ra ouvrit encore deux ou trois fois la bouche, mais aucun son n’en sortit. Il avait l’air complètement paniqué maintenant.
Kirun n’avait pas vraiment pitié de lui, mais elle voulait connaître les détails. Au moins, certains d’entre eux : « Lityo et vous êtes allés vous encanailler là où vous n’auriez pas dû, et quelqu’un a pris soin de vous expliquer que c’était une très mauvaise idée. »
Le ra parut sur le point d’exploser. Il bredouilla « Que… Comment… »
Kirun n’était pas d’humeur à expliquer ses pressentiments ni ses intuitions. Pas après la matinée qu’elle avait passée. « Où est Lityo, maintenant ? Chez Revinc ? »
Le ra fit oui de la tête. Toujours muet. Un instant, Kirun se demanda si les mots étaient coincés dans sa gorge, et s’il fallait l’attraper par les pieds et le secouer la tête en bas pour les aider à sortir. L’idée l’amusa, surtout quand elle y ajouta l’image d’une marée de mots en désordre se déversant soudainement sur ses pieds.
Elle secoua la tête, évacuant sa contrariété dans ce mouvement. Elle en avait enfin trouvé la cause. « Et je peux avoir des détails ? Pas de ce qui vous est arrivé, ça je ne veux surtout pas le savoir. Mais quand est-ce qu’il pourra reprendre son poste ? »
Le ra béa encore un instant avant de se reprendre, visiblement rassuré – un peu – par l’absence de hurlements ou d’engueulade. « Ils ont dit qu’il n’avait qu’un contrat simple. Alors qu’ils le gardaient en observation trois jours. Je ne savais pas qu’il avait un contrat. Quand ces ra l’ont balancé par-dessus la balustrade du deuxième étage et qu’il s’est écrasé en bas, j’ai bien crû qu’il allait finir dans les Brumes… »
Kirun le coupa d’un geste agacé : « Le contrat de base Revinc fait partie des avantages en nature qu’on a ici. Même s’il n’est pas censé servir pour ce genre de choses… Trois jours, hein ? Il est à Hoslet ? » Le tcara hocha la tête, à nouveau silencieux. « Sans argent, il va bien lui falloir un jour de plus pour revenir… » Le ra ouvrit la bouche, mais Kirun le coupa avec impatience : « Soit vous aviez déjà tout claqué, soit ceux qui l’ont balancé ont gardé ce qu’il avait. Et après un revif, même chez Revinc, il ne pourra pas faire la route plus vite à pied. Donc pas avant padje prochain… Il a de la chance, il était en congés aujourd’hui. Encore que je suppose que c’est pour ça que vous avez choisi d’y aller hier, hein. Ça aurait fait mauvais genre de rentrer à moitié soul si vite après la fête du printemps… Enfin, ça veut dire qu’il va falloir que je trouve quelqu’un pendant trois jours pour le remplacer en cuisine, et qu’il peut faire une croix sur sa paye pendant tout ce temps-là. Sans compter que l’intendant ne sera pas peut-être pas très content d’entendre parler de tout ça… »
Le ra avait recommencé son numéro d’ouverture et de fermeture de bouche, ne sachant visiblement plus quoi dire ou faire. Kirun le fixa un moment : « Et votre patron, il est au courant ? Vous étiez aussi en congés aujourd’hui ? » Le ra referma la bouche brusquement. Kirun eut un sourire froid. « Vous feriez peut-être mieux de rentrer et de vous reposer – à fond – pour être en forme et reprendre le travail demain, vous ne croyez pas ? »
Le ra la fixa encore un instant, puis il se dirigea vers la sortie d’une démarche qui se voulait rapide et qui n’était que très raide, et visiblement assez douloureuse.

Kirun le regarda disparaître, bien plus soulagée qu’elle n’avait bien voulu le montrer.
Lityo était un bon ra, même si, comme beaucoup trop de tcara à son goût, il ne rêvait que de gladiateurs, de combat dans l’Arène, et de la gloire qu’il pourrait y acquérir. Et, malgré ce qu’elle en avait dit, le contrat Revinc était aussi là pour couvrir ce genre d’accidents. Après tout, on était dans les plaines d’Astharie. La moitié des saisonniers, et la quasi-totalité des journaliers, venaient ici gagner de quoi poursuivre leurs rêves ailleurs. Et l’Arène et les légions figuraient en bonne place dans la liste : ces ra avaient tendance à chercher les ennuis plus que de raison.
Certaines exploitations considéraient qu’un ra mort perdait sa place, qu’on n’allait pas attendre 2 jours – ou 2 Eons – que les Brumes le rendent, et qu’il était plus simple de trouver quelqu’un pour le remplacer. Elle n’aurait pas été surprise que ce soit le cas pour… Tiens, il ne lui avait pas dit son nom… Enfin, pour l’ami de Lityo.
Mais ici, l’intendant préférait que les saisonniers restent longtemps. Ça évitait d’avoir à les remplacer et à les former. Et aussi, bien qu’il ne s’en vante pas, d’avoir à les surveiller. Le bonus du contrat Revinc lui permettait d’être plus exigeant sur les ra qu’il embauchait.

Kirun se dirigea vers le bureau de l’intendant en songeant au cas Lityo.
A sa connaissance, c’était sa première mort. Difficile de savoir comment il réagirait. Mais s’il n’avait pas été trop traumatisé par la Douleur – avec ces fichus adeptes du code de l’honneur, c’était toujours difficile à prévoir – il partirait probablement bientôt. Cela restait un passage important dans la vie d’un ra, et cela tendait à cristalliser un certain nombre de décisions…

Personne n’aurait pu deviner, en la regardant, quels souvenirs s’étaient réveillés derrière les yeux calmes de la cuisinière.
Un éventuel témoin de la scène aurait simplement vu qu’elle allait prévenir l’intendant de l’absence momentanée d’un de ses employés.
« Modifié: 01 janvier 1970 à 01:00:00 par Guest »

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #4 le: 10 septembre 2013 à 22:31:28 »
Assise dans l’herbe, les yeux mi-clos, Kirun prenait le soleil, adossée contre le mur du hangar principal.
C’était son jour de repos, et elle l’avait consacré à se gorger avec délectation de chaleur et de lumière. Décidément, elle n’était pas tcara, mais bien fille de Culno : malgré la taille de la cuisine, le manque d’horizon dans les pièces souterraines de l’exploitation finissait toujours par lui peser ; le bourdonnement sourd du réseau de tramway commençait à hanter ses rêves ; il lui prenait des envies de laisser tomber son kom dans un wagon à destination de Ratmidju ; et elle se mettait à voir l’œil de la Crypte dans tout et n’importe quoi. Dans ces moments-là, c’est-à-dire tous les trois ou quatre jours en général, elle remontait respirer un bon bol d’air, et elle en profitait pour reprendre contact avec lakne.
Oui, bien sûr, les deux énergies étaient complémentaires. Oui, bien sûr, on ne pouvait pas vivre exclusivement de l’une ou de l’autre. Oui, bien sûr, il fallait de tout pour faire un monde, et zbasu avait indubitablement facilité la vie des ra en inspirant tout un tas de choses très pratiques. Oui, bien sûr…
N’empêche que rien ne valait un bon rêve au soleil de lakne.

Kirun sentait le sommeil la gagner, et hésitait à s’y abandonner. Dans son état d’esprit, elle courait un risque non négligeable de se retrouver dans le Monde des Rêves. C’était à la fois terriblement attirant et pas du tout recommandé.
Elle oscillait ainsi, à la limite de la conscience, quand le monde réel la réveilla en sursaut en lui catapultant 35 kilos de ra hurlant et gesticulant dans les jambes.
Kirun ouvrit brusquement les yeux pour voir Hisnat s’affaler dans l’herbe devant elle. Et sur elle. Juste derrière lui, Cancan fit un brusque écart pour éviter les deux ra. Il s’immobilisa un instant, semblant hésiter entre le désir d’achever sa proie – les cornes factices d’Hisnat avaient volé dans l’herbe quand il était tombé, mais Cancan tenait encore une pique de bois à la main – et la crainte d’être soudain tombé sur un monstre un peu trop coriace pour lui.

Kirun bougea légèrement les jambes, juste assez pour appuyer là où ça faisait mal, et Hisnat comprit le message remarquablement vite, roulant sur lui-même et se dégageant de ses jambes sans qu’elle ait besoin de compléter par un coup de pied.
« Désolé, Kirun. J’t’avais pas vue. On jouait à la chasse de Satelare. »
Kirun se réinstalla confortablement contre le mur : « Il me semblait que l’intendant t’avait puni pour cette histoire de jet de légume pourri. Je crois bien qu’il a parlé d’une interdiction de sortie. Et je suis presque certaine qu’il a spécifiquement mentionné Celifet dans les endroits que tu devais éviter. »
Hisnat haussa les épaules avec indifférence : « J’suis pas allé à Celifet. C’est Cancan qui s’ennuyait et qu’est v’nu m’voir. Dis-lui, Cancan. »
Bien calée contre le mur, Kirun ne quittait pas le gamin des yeux. « Tu n’es donc pas allé à l’auberge hier soir. Et tu n’as pas entendu le conteur qui y était de passage raconter tout un tas de vieilles légendes, dont celle de Satelare. Et tu n’as pas envoyé Cancan essayer de se servir dans un des tonneaux. Et Cancan n’a pas été puni, non plus… »
Hisnat la regardait, les yeux exorbités. « T’étais même pas là ! Comment t’as… » Il se tut brusquement.

Kirun l’observait toujours avec attention : « Tu as quel âge, Hisnat ? »
Désarçonné par le brusque changement de conversation, Hisnat réfléchit un instant : « 38 ans. 40. Par là. »
« Et toi, Cancan ? »
L’interpellé aurait visiblement préféré rester oublié dans son coin, mais il marmonna quand même une réponse : « Bientôt 17. »
« Et vous comptez tous les deux rentrer dans les légions, c’est ça ? »
Le kefalé était passé à Shelifet lors de la fête du printemps précédent. En fin stratège, il avait amené une brigade de légionnaires et quelques automates d’entraînement, et avait laissé les gamins – entre autres – participer à des simulacres de combat. Depuis, Cancan grandissait à vue d’œil. Difficile de savoir s’il aurait un jour les qualités nécessaires pour faire un légionnaire, mais il en rêvait visiblement très fort. Il hocha la tête en réponse à la question, puis parut hésiter : « Dès que mes parents me laisseront partir… »
Kirun tourna la tête vers Hisnat : « Toi aussi ? » L’intéressé redressa le menton d’un air belliqueux. « Ben oui ! Pourquoi pas ? Vous arrêtez pas de me dire que je dois grandir, devenir adulte, tout ça, alors ça doit vous faire bien plaisir… ».

Mais Kirun se contenta de bouger légèrement les épaules pour retrouver sa position d’origine contre son mur, et ferma les yeux. Les deux garçons échangèrent un regard, perplexes. Quoi ? C’était tout ? Pas de punition ? Pas de sermon ? Pas de menace de les dénoncer à l’intendant ou aux parents de Cancan ? Rien du tout ? Pour un peu, ils se seraient sentis floués.
Après un instant de flottement, ils commencèrent à s’éloigner, incertains.
« Cancan ? » La voix de Kirun les figea sur place. Ils se retournèrent d’un bloc, mais la cuisinière n’avait pas bougé. Elle semblait toujours dormir, assise au soleil.
« Euh…. Oui ? »
« Quoi qu’en disent les conteurs, Satelare n’a jamais attrapé Ser’I Ni, le grand jrada’a. Il s’est laissé détruire par son obsession et est devenu fou à lier. Aucun dispensaire n’a pu le soigner, et c’est finalement un chamane des Monts de Givre qui lui a offert l’Oubli. » Hisnat et Cancan se regardèrent, un peu gênés. Ça ne se faisait pas de parler comme ça d’un chasseur héroïque, d’une légende parmi les légendes.
« Euh… T’es sûre ? » Kirun ne donna aucun signe qu’elle avait entendu la question. Après un nouvel échange de regards, les deux compères s’éloignèrent d’un commun accord pour jouer plus loin. Là où aucun adulte ne risquait de leur faire des remarques perturbantes. Les reproches, passe encore, ça faisait partie du jeu, mais Kirun ne suivait pas les règles, et ça, ce n’était vraiment pas juste.
« Modifié: 26 octobre 2013 à 22:55:01 par Lyne »

Lyne

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #5 le: 15 octobre 2013 à 23:48:00 »
Le personnel de cuisine profitait du calme de l’après-midi et faisait la pause. Attablés ou appuyés à divers meubles, les ra devisaient paisiblement en buvant une chope, un verre ou une tasse de leur boisson préférée – du moins, de celle des boissons autorisées sur le lieu de travail qui avait leur faveur du moment.
L’ambiance était bonne enfant et détendue, et la conversation en était venue à tourner autour des résultats calamiteux qu’avait obtenus l’un des aides lorsqu’il avait tenté de se lancer dans le tatouage numérique. Il racontait les méandres et errances de sa formation avec beaucoup d’humour et d’autodérision, et même s’il avait probablement souffert réellement en abandonnant cette voie, il appréciait visiblement les marques de sympathie de ses collègues… et en rajoutait dans la description des horreurs qu’il avait créées.

Kirun goûtait la tranquillité de l’atmosphère autant que le contenu de sa chope, et souriait sans mot dire en écoutant les aventures des uns et des autres.
Un mouvement attira son attention : un groupe de ra venait d’entrer dans la grande salle, et elle les identifia rapidement comme les peintres qui rafraîchissaient les couleurs des bâtiments extérieurs. L’hiver avait été rude, et le printemps avait connu quelques belles averses de grêle. La peinture des bâtiments, qui datait de plus de deux décennies, avait donc commencé à cloquer et peler par plaques. Cela n’aurait pas été si grave si la peinture de l’ancien propriétaire n’avait pas été un rouge cramoisi, et si la peinture actuelle n’avait pas été un jaune pâle… On avait l’impression que les bâtiments saignaient de mille blessures, et l’intendant n’avait pas eu trop de mal à obtenir les fonds pour faire repeindre l’ensemble en urgence.
Croisant son regard, la plupart des ouvriers saluèrent poliment Kirun, et elle répondit d’un hochement de tête tout aussi courtois, tout en vérifiant par habitude qu’il y avait assez de nourriture sur les dessertes.
Le groupe de désherbeurs qui était rentré un peu plus tôt avait bien entamé les réserves, mais pas suffisamment pour justifier un réapprovisionnement.

Elle reporta donc son attention sur la conversation en cours, qui avait bifurqué sur une analyse comparée des mérites esthétiques des divers journaliers et journalières arrivés récemment. Dont quelques uns des peintres, d’ailleurs.

Un fracas métallique interrompit brusquement tout le monde.
Kirun se retourna en sursaut comme les autres pour voir un désherbeur se jeter violemment sur un des peintres. Tous deux roulèrent à terre, bientôt suivis par quelques uns de leurs collègues respectifs. Plus quelques chaises. Ceux qui ne participaient pas à la bagarre s’écartaient prudemment, emportant leur assiette au passage, ou formaient un cercle en encourageant leurs collègues.
Kirun posa sa chope sur la table, attrapa un balai et un seau contre le mur le plus proche et se dirigea droit vers les combattants. Si on pouvait appeler cette mêlée informe un combat. Même les gamins de Sovrok avaient probablement plus de technique…
Elle fendit sans ménagement le cercle de spectateurs, plantant le manche de son balai dans les cottes ou l’estomac des plus proches, qui se trouvaient être aussi – peut-être pas par hasard –  certains des plus virulents.
Puis elle balança son seau d’eau sur le fouillis de ra au sol.

Derrière elle, ses aides, qui connaissaient la technique, complétèrent l’inondation avec quelques seaux supplémentaires.
« Ca suffit ! »
Elle n’avait pas parlé très fort, mais ajoutés à l’irruption de l’eau et au balai, ces deux mots suffirent à écarter et réduire au silence les spectateurs, et à calmer la majorité des adversaires. Les deux premiers belligérants continuaient de régler leurs comptes au milieu du fouillis de membres, mais leurs voisins commençaient à retrouver la notion du monde qui les entourait.

Kirun observa encore un instant la mêlée, et asséna quelques bons coups de balai sur les têtes qui ne comprenaient pas assez vite. Et le manche n’était pas forcément pire que les brins.
« Debout ! Les peintres là, et les désherbeurs là ! Toi, toi, et toi, aidez-les à se relever. »
Le balai accompagnait les ordres, ajoutant à la ponctuation des phrases. Et les ra désignés se dépêchèrent d’obéir, relevant et séparant leurs compagnons. Même ceux qui n’avaient pas pris part à la rixe avaient l’air penaud et gêné.

Très vite, il ne resta plus que le peintre occupé à cogner la tête du désherbeur – qui avait eu nettement le dessous – par terre.
Sans s’embarrasser, Kirun l’étendit d’un bon coup de balai sur le crâne.
Puis, abandonnant les deux ra inconscients au sol, elle se retourna vers les deux groupes de ra incertains.

Lorsqu’elle parla, son ton était calme. Le balai n’était plus qu’un simple ustensile sur lequel elle avait posé ses mains.
«  Si ma cuisine n’est pas assez bonne pour vous, vous pouvez aller manger ailleurs.
Si ma cuisine n’est pas assez propre pour vous, vous pouvez aller manger ailleurs aussi.
Si ma cuisine n’est pas assez bien pour vous, je ne vous retiens pas non plus. »
Elle s’interrompit, et les passa lentement en revue.
Derrière elle, l’un des aides revint en courant, suivi de l’un des soignants de l’exploitation.
Celui-ci jaugea rapidement la situation, mais resta en retrait, attendant que Kirun ait fini.
« Mais si vous voulez revenir manger dans ma cuisine, vous devrez trouver le moyen de vous faire pardonner vos actes, vos paroles ou votre inaction d’aujourd’hui. Et maintenant » le balai reprit soudain vie en pointant la porte « Ouste ! »

Les ra se dirigèrent lentement vers la sortie. Certains tentèrent bien de se rebiffer, mais leurs voisins les firent taire et les poussèrent à avancer. Ce n’était pas le moment d’embêter la cuisinière.

Kirun fixa la file jusqu’à ce que le dernier soit sorti, puis elle se retourna et salua le soignant d’un sourire.
« Traumatisme crânien. Simple sur celui-ci » du doigt elle pointa le peintre « et multiple sur celui-là, avec probablement quelques belles complications », sa main indiqua le désherbeur.
Le soignant acquiesça simplement et commença à s’occuper de ses deux patients.
Kirun alla reposer son balai, tandis que le reste du personnel remettait de l’ordre dans la salle, puis elle empila quelques gâteaux sur un plateau, y ajouta les verres de tout le monde, remplissant ceux qui en avait besoin, et ramena le tout dans la salle, sur une table qui n’avait pas été renversée.

Il ne fallut pas longtemps pour que la salle reprenne son aspect normal, et le personnel de cuisine se retrouva vite pour finir la collation interrompue en observant le soignant qui s’activait.
Personne n’aimait les bagarres, mais une bagarre à la cuisine signifiait que la pause pouvait être prolongée : personne ne viendrait avant un bon moment. Des fois que Kirun serait d’humeur à exiler quelqu’un d’autre.
En fait, la sanction pouvait paraître dérisoire. Il y avait bien des façons de se nourrir sans passer par la cuisine. Et, dans le cas des peintres par exemple, ils seraient partis vers un autre chantier bien avant de les épuiser toutes.
Mais… Mais chaque année, quelques ra se faisaient exclure de la cuisine. Et chaque année, ils faisaient des pieds et des mains pour revenir dans les bonnes grâces de la cuisinière. C’était comme ça. Même Hisnat, qui était réputé pour ses blagues d’un goût douteux, avait toujours pris soin de ne pas dépasser cette limite.
Un jour, l’intendant avait posé la question à Kirun, et elle avait simplement haussé les épaules en disant que ça devait être la magie de son balai. L’intendant n’avait pas insisté.

Le soignant avait rapidement ausculté le peintre, mais il connaissait le balai de Kirun, et il préféra se concentrer sur le désherbeur, s’assombrissant à mesure que son observation se prolongeait. Il finit par se relever, et se tourner vers la cuisinière : « Je sais que vous n’aimez pas la magie de zbasu, mais il est trop près des Brumes. »
L’interpellée acquiesça simplement : «  Faites ce que vous avez à faire. »
Visiblement soulagé, le soignant revint vers son patient, et se lança dans une incantation complexe.

Les ra assemblés le regardèrent faire en silence.
Le résultat n’eut rien de spectaculaire. Le sang ne disparut pas, et les blessures superficielles, moins graves, ne changèrent pas non plus. Mais le saisonnier ouvrit doucement les yeux en grimaçant : « Ouh…. ».
Il tenta de bouger, essayant instinctivement de vérifier qu’il restait bien tous ses membres, mais le soignant lui posa une main ferme sur la poitrine pour le maintenir allongé : « Pas de ça. En tous cas, pas tant que je n’ai pas soigné le reste. »
Puis il commença à sortir divers baumes, onguents, atèles et bandages du sac qu’il avait amené avec lui. Observant sa fatique évidente, Kirun fit signe à l’un de ses aides et l’envoya préparer un bon remontant.
Même si l’enchantement était loin d’avoir soigné toutes les blessures du ra, zbasu – pas plus que lakne, d’ailleurs – ne donnait rien gratuitement. Le soignant aurait bien besoin du cordial après une telle dépense d’énergie.

Le désherbeur continuait de grimacer et de gigoter. Peut-être les soins étaient-ils douloureux – après ce qu’il venait de subir, c’était probable – ou peut-être essayait-il de repérer son adversaire. Mais cela ne facilitait pas la tâche du ra qui s’activait à son chevet.
Kirun finit pas poser sa chope et, sans bouger de son siège, lâcha : « Au lieu de te tortiller comme un curnu, si tu m’expliquais ce que tout ceci signifie. »
Le blessé se figea. Il ne pouvait pas voir la cuisinière dans la position où il était, mais il n’en avait pas besoin. Le soignant grommela quelque chose entre ses dents. Visiblement, la raideur soudaine de son patient ne le satisfaisait pas plus que ses trémoussements précédents.
« C’est lui qui a commencé… »
Hisnat aurait pu expliquer au ra qui gisait par terre que ce n’était pas, mais alors pas du tout, une bonne méthode de défense face à Kirun. Peut-être l’avait-il fait. Ou, plus probablement, le ra s’en rendit-il compte tout seul. Il essaya de passer la langue sur ses lèvres fendues, et tenta une autre approche : « Quand j’étais à Jipety, » – Kirun identifia le nom d’une autre localité agricole, située près du Tsari’e – « je vivais avec une ra. Elle s’appelait Ilen. Elle avait les cheveux verts. Et des yeux… Je me perdais dedans. Et quand elle riait, c’était comme si les Brumes se déchiraient et que le monde devenait soudain plus lumineux. Je n’ai jamais fait de rêves aussi beaux qu’avec elle. » Le ra s’interrompit, perdu dans ses souvenirs, jusqu’à ce que la douleur le fasse à nouveau tressaillir. « Nous étions fou amoureux l’un de l’autre. Jusqu’à ce que ce… ce… », il se reprit juste à temps, car il n’aurait probablement pas utilisé un mot admis en société, « ce ra débarque et me la vole ! Comme ça. Juste pour s’amuser. Et qu’ils me plantent là comme une vieille coturne toute moisie… » Difficile de dire si les larmes qui perlaient aux yeux du ra étaient dues à la douleur présente, ou à la frustration de l’amoureux éconduit d’alors.

Kirun secoua la tête : « Et donc, tu t’es dit que tu pourrais retrouver ton bonheur passé en te faisant massacrer par celui avec qui ta dulcinée était partie il y a 40 ans. »
Certains des aides grimacèrent au ton caustique de sa voix. La cuisinière pouvait faire preuve de  compassion parfois, mais on ne badinait pas impunément avec la bonne tenue de sa cuisine.
Le désherbeur resta silencieux un moment, avant de concéder : « Ça a l’air tellement stupide, dit comme ça. »
Kirun se releva en soupirant : « Ça l’est. Crois-moi. Allez, tout le monde, au boulot. On a un repas à préparer. » Le personnel de cuisine se dépêcha de ramasser verres et miettes de gâteaux, et chacun se dirigea vers son poste. Kirun resta encore un instant à observer le soignant qui aidait le désherbeur à s’asseoir et à s’adosser au pied d’une table, avant de s’occuper du peintre toujours inconscient : « Tu peux te rêver un passé différent si ça t’amuse. Certains prétendent même que, pour certaines choses, c’est plus efficace que de vivre le présent ou d’essayer de rêver un avenir spécifique... Mais, à moins que tu ne sois bien meilleur rêveur que pugiliste, je te conseillerais quand même plutôt de te concentrer sur ton futur. A commencer par savoir où tu vas manger en sortant de l’infirmerie. »
Puis, elle aussi partit prendre son poste.
« Modifié: 01 janvier 1970 à 01:00:00 par Guest »

Lyne

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #6 le: 22 octobre 2013 à 20:20:33 »
La lumière de la console de kom se mit à pulser doucement, mais Kirun, allongée sur sa couche les yeux mi-clos, n’y prêta pas attention. Elle n’avait pas besoin de ce gadget pour savoir qu’il était l’heure de se lever.
Elle termina ses exercices d’étirement et de méditation, puis se leva pour continuer avec une série d’assouplissements.
Ayant terminé son rituel matinal, elle se dirigea enfin vers la console pour la passer en mode « jour ». La douce lueur des cristaux krili se répandit dans la pièce, et Kirun entreprit de faire ses ablutions avant de s’habiller rapidement.

La lumière révélait une petite chambre, dans un logement meublé simplement. L’exploitation n’était pas exceptionnellement grande pour les plaines d’Astharie, mais les employés permanents y disposaient quand même de vrais appartements pour eux et leur famille s’ils en avaient une, qu’ils pouvaient aménager à leur guise, et qui leur permettait, s’ils le désiraient, de faire une coupure avec leurs collègues quand ils ne travaillaient pas.
Les saisonniers avaient, sauf exception, droit à une chambre particulière. Les journaliers et les éventuels voyageurs de passage allaient au dortoir.  Mais ils devaient prendre leurs repas à la grande cuisine, et leurs loisirs étaient généralement partagés dans les espaces communautaires – à part ceux qui se pratiquaient par définition en chambre, bien sûr.

Malgré les années passées sur place, Kirun n’avait pas vraiment personnalisé son appartement.
Ce qu’elle y stockait était essentiellement utilitaire – des vêtements (de travail et pour les fêtes saisonnières), quelques ustensiles de cuisine pour ses jours de congés (si elle mettait les pieds dans la grande cuisine ces jours-là, elle se retrouvait à travailler comme malgré elle), un bâton de marche pour ses balades en surface, un peu de monnaie locale.
Les seules exceptions étaient quelques livres – Kirun n’aimait pas le kom et ses interfaces, ne s’en cachait pas, et préférait avoir une version physique des ouvrages qu’elle utilisait le plus – et quelques cadeaux faits par des ra, journaliers de passage ou aides de cuisine restés plus ou moins longtemps. Cadeaux simples, tels qu’on pouvait en trouver dans cette région agricole, mais dont la valeur tenait à ce qu’ils représentaient. Souvenirs d’amitiés ou de bons moments passés à travailler côte à côte.
Mais rien qui vienne d’ailleurs. Ou d’avant.

Les compagnons du Dispensaire avaient expliqué à Kirun, longtemps auparavant, qu’il y avait autant de réactions à l’absence de souvenirs antérieurs qu’il y avait d’Oublieux. Certains se mettaient à accumuler des objets, des choses matérielles pour ancrer leurs nouveaux souvenirs – ou essayer de retrouver leur ancienne vie. D’autres se concentraient sur les données immatérielles véhiculées par le kom. Certains tentaient à tout prix de laisser une trace d’eux dans la mémoire collective, plus vaste et apparemment plus durable. D’autres considéraient le passé et les souvenirs comme transitoires et ne s’attachaient plus qu’au moment présent… Il n’y avait pas de normalité. Juste une façon personnelle pour chacun de gérer ce grand vide dont il semblait être issu.
Et puis, au fur et à mesure que les Oublieux vivaient leur présent et le transformaient en passé, qu’ils mettaient plus de choses entre eux et le Dispensaire, qu’ils noircissaient à nouveau les pages du livre de leur vie, la question devenait moins importante. Et au bout de quelques années ou de quelques décennies, les ra, c’était ironique en un sens, oubliaient comment ils avaient débuté.

Mais ces notions n’effleuraient plus guère Kirun, désormais – parfaite démonstration de la dernière proposition – et elle finit de se préparer sans considération particulière sur son décor ou les causes profondes de l’ambiance dépouillée de son logement.
Ses préoccupations du moment tournaient autour de la commande qu’elle avait passée pour le repas du jour et qui avait dû arriver dans la nuit.
Elle quitta donc son appartement et, comme presque tous les matins, se figea en passant la porte. Elle fit demi-tour, alla récupérer son kom portable, et repartit en sens inverse. La relation qu’elle entretenait avec cet objet était un sujet de plaisanterie récurrent à la cuisine. Certains prétendaient même qu’elle l’oubliait dans les endroits les plus farfelus, voire dans certains plats, pour s’en débarrasser.
C’était faux. Kirun n’avait pas égaré un seul terminal portable depuis son embauche sur l’exploitation – bien que l’envie de s’en débarrasser, de préférence violemment, l’ait effectivement tenaillée un nombre incalculable de fois – mais cela faisait partie du folklore de la cuisine.
Avec un soupir quasi-inaudible, la cuisinière activa le machin et se brancha sur la fréquence locale, celle de l’exploitation, la seule sur laquelle elle acceptait de rester connectée en permanence pendant ses heures de travail : « Coi les ra, Kirun sur la fréquence. »
Puis elle se dirigea vers les réserves pour vérifier sa commande, en écoutant d’une oreille distraite les réponses des ra en poste à cette heure, et celles des accros au kom qui ne le coupaient que pour dormir… et encore.

Lorsqu’elle parvint aux réserves, une mauvaise surprise l’attendait.
Sa commande était arrivée, certes, mais pas exactement en bon état. Le ra responsable des quais de chargement et de déchargement était justement en train de s’époumoner, vraisemblablement contre l’expéditeur, sur une fréquence que Kirun ne captait pas et ne tenait pas particulièrement à capter si la moitié de la conversation qu’elle entendait était représentative.
D’un autre côté, plus la cuisinière observait le responsable, et plus elle avait le sentiment étrange qu’il en rajoutait.
Certes, les œufs écrabouillés allaient être à peu près inexploitables. Et elle allait devoir vérifier soigneusement et probablement parer la viande avant d’en faire de la farce là où elle avait plutôt prévu de belles tranches de steak ou des rôtis. Et l’expéditeur méritait de savoir qu’il avait mal arrimé et emballé son chargement et qu’il n’était pas question qu’il soit payé au prix convenu. N’empêche…
Le ra vociférant finit par couper sèchement la conversation et par se retourner vers Kirun avec un sourire d’excuse : « Ah, Kirun. Désolé. Il y a eu un problème avec ta commande. J’étais justement en train d’expliquer ce que j’en pensais au fournisseur. » Il fit un geste vague en direction du tunnel par où arrivaient les tramways.

Kirun l’observa encore un instant, avant de pencher la tête : « Tu as calculé mon temps de trajet à partir du moment où je me suis branchée sur la fréquence ? Ou tu beugles dans le vide depuis une demi-heure en attendant que j’arrive pour entendre ? »
Le ra ouvrit la bouche en regardant la cuisinière avec de grands yeux, puis il s’assit en secouant la tête avec un demi-sourire, avant de reconnaître : « Un peu des deux, j’avoue. J’ai estimé ton temps d’arrivée, et je parlais à l’annuaire de kom. »
La cuisinière éclata de rire. « S’il trouve un ra qui s’est enregistré sous le cognomen de “jrada’a édenté au poil moisi”, tu auras l’air malin… »
Le ra se mit à rire aussi : « Oui. Probablement. »

Lorsque tous deux eurent repris leur sérieux, Kirun s’assit confortablement sur une chaise : « Je peux savoir pourquoi tu t’es senti obligé d’en faire autant ? Et, au passage, ne te lance jamais dans le théâtre, hein… »
Le responsable des quais fit la grimace : « C’est stupide, en fait… » Kirun leva les yeux au plafond en silence, son attitude indiquant clairement qu’elle partageait cette analyse mais que ça ne répondait pas à la question.
« J’ai entendu parler de ce qu’il s’est passé avec les peintres, l’autre jour. » Cette fois-ci, Kirun le regarda avec attention. Elle ne voyait pas bien le rapport entre le groupe de ra qui s’était battu dans la cuisine quelques jours plus tôt, et un chargement abîmé.
« Je ne voulais pas que tu penses que je ne prenais pas tes commandes au sérieux, sous prétexte que ce ne sont pas des exportations ou qu’elles coûtent de l’argent au lieu d’en rapporter. » Kirun le fixait toujours, perplexe : « Ca ne me serait même pas venu à l’idée. »
« Je t’ai dit que c’était stupide. Mais bon, je n’avais pas envie d’être exclu de la cuisine. »
Kirun secoua la tête, mi-amusée mi-contrariée : « Tu as raison. C’est stupide. Je ne te tiendrai pas pour responsable des erreurs d’un autre. » Elle marqua une pause. « Qu’est-ce que tu as vraiment dit au fournisseur ? »
Son interlocuteur hésita avant de se lancer : « Qu’il ne serait payé pour aucune des denrées inutilisables. Et qu’il ne toucherait que la moitié du prix sur ce qui était mal empaqueté mais qu’on pourra récupérer quand même. » Après une nouvelle hésitation, il ajouta : « Je n’ai pas osé lui dire que nous ne ferions plus affaire avec lui au cas où ça se reproduirait. C’est quand même aussi un grossiste important, et il nous prend une partie de notre production. Même si ça me tentait bien quand j’ai vu la façon dont certains emballages avaient été préparés. »
La cuisinière hocha la tête. Ca paraissait cohérent. Elle se leva : « Je suppose qu’il ne me reste plus qu’à mettre tout le monde au travail pour voir ce qui pourra être récupéré, alors. Vous avez tout mis dans la réserve habituelle ? » Le responsable du quai hocha la tête. « Bien. Je donnerai la liste à l’intendant quand nous aurons fini et je le laisserai se dépatouiller avec la facturation. »
Derrière elle, une voix nota, un brin ironique : « Trop aimable. »

Kirun sourit au responsable du quai, salua l’intendant qui était arrivé dans son dos, et prit la direction de la cuisine, laissant les deux ra discuter de ce qui, dans l’accident du matin, pouvait vraiment être imputé à l’expéditeur, et des réductions qui seraient donc appliquées sur la facture.
Une nouvelle journée commençait. Objectif du jour : nourrir toute la communauté locale, avec ce qu’il y avait dans les réserves… La routine.
Kirun bifurqua dans le tunnel vers la cuisine en fredonnant tout bas. Elle n’allait certainement pas l’admettre devant quiconque mais, pour un peu, elle aurait presque remercié le ra négligent ou l’automate déréglé qui avait perturbé l’ordonnancement parfait des transports du tramway. Elle adorait un peu d’imprévu, un zeste de hasard, une larme d’accidentel, un soupçon d’inopiné, un fragment de rêve dans la réalité quotidienne. Juste ce qu’il fallait pour éviter de sombrer dans l’ennui mécanique. Quelques grammes de lakne dans un monde de zbasu. Oh oui, la journée commençait bien.
« Modifié: 01 janvier 1970 à 01:00:00 par Guest »

Lyne

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #7 le: 04 novembre 2013 à 21:28:29 »
« Lityo veut partir. »
Kirun hocha simplement la tête en entendant l’intendant. Même si Lityo ne l’avait pas prévenue plusieurs jours plus tôt, elle se serait attendue à la nouvelle.
Il avait connu la mort, et il croyait avoir rencontré la Douleur. Il disait ne pas craindre les Brumes ni l’Oubli. Il se sentait prêt à rejoindre l’Arène.
Bien sûr, c’était faux.
Mais certaines expériences doivent être vécues et oubliées plusieurs fois avant qu’on en apprécie vraiment la profondeur. Pour certains chemins, il faut tracer ses propres cartes, car celles des autres ne sont jamais assez bonnes, assez précises, assez justes.
Aussi, quand Lityo avait évoqué son désir de départ, s’était-elle contentée de discuter de la date et des modalités. Et de lui souhaiter intérieurement d’apprendre vite, pour souffrir moins longtemps.

L’intendant l’observa un moment, tandis qu’elle attendait patiemment la suite.
Car il y avait une suite. Et l’intendant se demandait visiblement comment l’aborder.
« Comme nous en avions déjà discuté ensemble, je lui ai donné mon accord de principe. Mais comme il a un contrat annuel, je l’ai aussi prévenu qu’il ne pourrait partir qu’à la prochaine fête de printemps. A moins qu’on ne lui trouve un remplaçant d’ici là. »
Debout, les mains croisées dans le dos, Kirun conservait son attitude d’écoute polie et patiente.
L’intendant était visiblement mal à l’aise. Quoi qu’il ait à dire, il ne s’attendait pas à ce que la cuisinière apprécie ce qu’il allait lui annoncer. Et tous deux se connaissaient depuis assez longtemps maintenant pour qu’elle lui fasse confiance sur ce point : elle n’allait pas aimer ce qu’elle allait entendre.

Un silence pesant s’installa.
Kirun aimait bien l’intendant. Il était honnête – autant que sa fonction le permettait – et bien que hiérarchiquement supérieur à chacun des employés, il savait reconnaître la compétence, ou l’importance informelle, d’un ra au-delà de ce qui était écrit sur son contrat.
Pour une fois, elle décida de ne pas lui compliquer la tâche.
Elle lâcha donc un soupir audible, et s’installa confortablement sur une chaise : « Allez-y, crachez le morceau et qu’on en finisse. Je promets de ne pas vous frapper. De toute façon, j’ai laissé mon balai à la cuisine. »

Son changement d’attitude arracha un sourire fugace à l’intendant, et celui-ci se carra dans son fauteuil : « D’accord. Le kagnivo du kefalé nous envoie un ra. Un des leurs. Il arrive d’Hoslet aujourd’hui. Je l’ai affecté à la cuisine. »
Kirun ne dit rien. Digérant l’information. Notant dans un coin de sa tête que l’intendant avait eu raison : ça ne lui plaisait pas. Pas du tout, même.
Elle finit par hocher la tête : « Je vois. En tous cas, je vois pourquoi vous avez l’air d’avoir mordu dans une farespa et pourquoi vous tournez autour du pot depuis que je suis entrée dans votre bureau. Maintenant, dites-moi pourquoi c’est sur moi que ça tombe. »

L’intendant parut soulagé qu’elle ne remette pas à cause sa décision, et Kirun retint à son tour un petit sourire. Elle avait – gentiment – mené la vie dure à l’intendant depuis qu’il était arrivé. Et elle était quasi certaine qu’il se doutait qu’elle le faisait exprès, que c’était une sorte de jeu, de test parfois. Mais il n’en était pas encore sûr, et il avait quand même craint qu’elle ne fasse des difficultés. Ça promettait encore quelques belles joutes… Enfin, quand cette histoire serait réglée…

L’intendant se pencha en avant, plus à l’aise désormais, et commença à compter sur ses doigts :
« Il n’y a pas 50 raisons pour que le kefalé nous envoie quelqu’un. Un, » l’intendant baissa un doigt, « c’est un petit nouveau, ils veulent lui faire découvrir la vraie vie, qu’il en bave un peu mais pas trop en dehors du cocon du kagnivo, qu’il apprenne à se débrouiller un peu tout seul. Dans ce cas, je peux le mettre un peu n’importe où, comme n’importe quel journalier. » Kirun et l’intendant échangèrent un regard : aucun des deux ne croyait à ce scénario. Et certainement pas avec un avertissement venu directement d’Hoslet.

« Deux, » deuxième doigt rabattu, « c’est un emmerdeur. Suffisamment prometteur et/ou protégé pour qu’ils ne puissent pas le virer, mais suffisamment pénible pour qu’ils préfèrent que quelqu’un d’autre se le coltine pendant un moment. Ça veut dire que j’ai besoin de quelqu’un pour le garder dans le droit chemin, et ne pas le laisser tout saccager autour de lui. Et quelqu’un qui n’aura pas peur de ses éventuels protecteurs. » Kirun secoua la tête : « La flatterie ne vous mènera nulle part.
- Ce n’est pas de la flatterie. On arrive en été. Les responsables d’équipe à la surface ont autre chose à faire, et c’est la rentabilité de l’exploitation pour cette année qui se joue là-haut. Les équipes ici sont un peu moins chargées pour l’instant, mais Rin, aux approvisionnements, passerait son temps à me demander de le virer, et Ceppers, à la maintenance, le rouerait probablement de coups. Ça laisse la cuisine ou l’administratif. »
L’intendant releva brièvement son deuxième doigt : « Si c’est juste un incapable, c’est exactement la même chose en ce qui me concerne. »

« Trois, » et nouveau doigt rabattu, « c’est un espion. »
Kirun ne se mêlait pas de politique, mais elle savait quand même que le kagnivo qui possédait l’exploitation, et celui qui dirigeait le kastron, n’étaient pas du même bord. Même si ses lointains patrons prétendaient ne s’intéresser qu’aux affaires et ne pas vouloir faire de politique, quand on arrivait à un certain niveau, les limites se mélangeaient. Et une maison fut-elle Noble et en charge de l’un des kastrons les plus riches du Khanat, ne pouvait ignorer ce genre de puissance montante. Placer des espions n’était que simple précaution. Placer des saboteurs, par contre… « Je suppose qu’il vous est venu à l’esprit que tous les ra passent par la cuisine. Qu’ils y discutent bien plus librement que lorsqu’ils travaillent. Et qu’ils y sont bien plus détendus et donc vulnérables. » Elle ne pouvait guère en dire plus mais l’intendant n’en avait pas besoin. Il hocha simplement la tête : « Oui. C’est pour ça que j’ai besoin de vous. Et de savoir très vite ce qu’il est exactement. »
Kirun grimaça, et retint une remarque acerbe. Mais son visage devait être éloquent, car l’intendant ajouta : « Je sais. Mais je ne peux pas prendre le risque de le garder avec moi à l’administratif. Pour le coup, c’est vraiment trop prêt des données sensibles. Et aucun des autres n’aura le temps ou la capacité de le percer à jour si besoin. » Il laissa échapper un soupir : « La vérité c’est que, dans une exploitation comme la nôtre, tous les maillons sont des points faibles à un niveau ou à un autre. Nous n’avons pas d’inutiles, ici. »

La remarque fit sourire Kirun. Et son sourire s’élargit quand l’intendant réalisa ce qu’il venait de dire. Il leva les mains en signe de reddition : « D’accord, d’accord. Je sens que je n’ai pas fini d’en entendre parler, » avant d’ajouter plus sérieusement « mais vous voyez ce que je veux dire. »

Kirun hocha la tête, reprenant son sérieux aussi : « Ça serait quand même sacrément maladroit de leur part d’attirer l’attention sur leur ra de cette façon. »
L’intendant fit la moue : « Oui et non. D’abord, ça pourrait justement être un moyen de nous faire ignorer cette possibilité. » Kirun leva les yeux au plafond, dégoûtée : « Encore des histoires de probabilistes, c’est ça ? » L’intendant continua, sans se démonter : « Ça pourrait aussi être un moyen de focaliser notre attention sur ce ra, pendant qu’un autre espion arrive par ailleurs. Voire nous pousser à le virer pour que nous acceptions ensuite le premier ra venu qui serait le véritable espion. » Kirun reporta brusquement son attention sur l’intendant : « C’est vraiment tordu, ça. »

L’intendant haussa les épaules : « J’ai vu pire. » Puis il reprit son décompte, abaissant un nouveau doigt : « Autre possibilité, il vient espionner mais pas pour nous nuire, en tous cas pas directement. Pour estimer la valeur de l’exploitation. Soit pour la racheter, soit pour avoir des arguments pour augmenter les taxes dessus. Dans ce cas, la cuisine est exactement l’endroit où le mettre. C’est là qu’il verra le moins ce que produit et ce qu’expédie l’exploitation. »
Pour Kirun, ça revenait au même. L’utilisation qu’un espion ferait des informations qu’il trouverait importait moins que le fait de lui bloquer l’accès à ces informations. Mais elle ne releva pas : l’intendant était un repenti, un tcara qui avait renoncé à la Symbiose. Mais, avant ça, il avait probablement trempé dans pas mal de trucs tordus, à Natca ou ailleurs.

L’intendant continuait son décompte : « Dernière possibilité, c’est une punition. Il a fait une grosse bêtise, ou il a voulu faire de l’ombre à un trop gros poisson, et on l’envoie en exil. Pas trop loin, pour le garder à l’œil et le récupérer éventuellement, mais dans un poste suffisamment subalterne pour lui faire comprendre qu’il s’est planté. »
Kirun pencha la tête : « Pourquoi chez nous, alors ? Et pourquoi nous prévenir ?
- Parce que s’ils le recasent plus ou moins en interne, ils ont peur qu’il y conserve du pouvoir à travers son appartenance au kagnivo. Parce qu’ils pensent que nous lui en feront baver davantage si nous savons d’où il vient ou que, au minimum, nous ne nous laisserons pas embringuer dans ses complots… »
L’intendant soupira : « Ça pourrait même être un ambitieux maladroit qu’on envoie nous espionner comme punition. »

Kirun grogna : « En gros, ce que vous êtes en train de me dire, c’est que vous n’en savez rien. Mais que s’il est dangereux d’une façon ou d’une autre, la cuisine est le seul endroit où on ait une chance de s’en rendre compte avant qu’il ne fasse trop de dégâts, c’est ça ? »
L’intendant acquiesça : « C’est ça. Et, accessoirement, avec Lityo qui veut partir, j’ai une bonne excuse pour le mettre là plutôt qu’ailleurs, sans que ça éveille les soupçons. »

La cuisinière soupira et se leva en secouant la tête : « S’il n’est pas fichu de faire à manger correctement, c’est à vous que je servirai ses horreurs culinaires. » L’intendant accepta d’un hochement de tête : il s’était attendu à bien pire en représailles.
« C’est tout ? »
L’intendant ouvrit la bouche pour dire quelque chose, et se ravisa, se contentant d’un « C’est tout. » Puis ajouta, un peu à retardement : « Si vous pouvez m’envoyer Lityo, que je le prévienne qu’il va pouvoir partir plus tôt que prévu. »
Kirun accepta la commission d’un signe de tête, sortit du bureau et se dirigea vers la cuisine, inquiète.

Il y avait une autre possibilité à la venue d’un ra du kefalé. Une possibilité qu’elle n’avait pas évoquée avec l’intendant. Ni avec personne. C’est à peine si elle osait l’effleurer dans la solitude de son esprit.
Cela faisait longtemps.
Cela faisait si longtemps.
Cela faisait assez longtemps… Forcément…
« Modifié: 01 janvier 1970 à 01:00:00 par Guest »

Lyne

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #8 le: 05 novembre 2013 à 23:27:45 »
Il s’appelait Ridan’i Polkur’i Fremden’i Sarvazin’i Deton’i Zelezin'i. Et encore, ça, c’était la version courte, pour les occasions pas trop officielles. La version longue était… vraiment très longue. Il en savait quelque chose : il avait dû la mémoriser depuis tout petit, et ça n’avait pas été sans mal.
Il s’était présenté sous ce nom “court” à l’intendant en arrivant, et celui-ci l’avait répété sans se tromper lorsqu’il l’avait présenté à son tour à la responsable de la cuisine. Soit il avait une très bonne mémoire – ce qui était possible – soit il avait été prévenu à l’avance – ce qui était tout aussi possible.
La cuisinière en chef, ou quel que soit son titre ici, avait écouté l’intendant réciter la litanie familière sans bouger, s’était tournée vers lui et l’avait jaugé du regard, avant de lui adresser un hochement de tête et un simple « Dani ». Ce n’était pas comme ça qu’on l’appelait à Hoslet et à Natca, mais c’était aussi bien. C’était même nettement mieux que certains des surnoms qu’on lui donnait quand il n’était pas censé entendre.
Elle s’était ensuite retournée vers l’intendant : « Il est installé ? Vous lui avez dit quoi ? »
Son ton n’était pas particulièrement respectueux, mais l’intendant ne s’en était pas offusqué : « Il reprendra la chambre de Lityo » – le  ra qu’il remplaçait, et qui devait partir d’ici quelques jours, un vodu au maximum lui avait-on dit – « et il est au dortoir des journaliers en attendant. Je lui ai souhaité la bienvenue parmi nous, » – Dani fut surpris de l’absence d’emphase sur ces mots, pas d’avertissement ou de remontrance discrète, une simple information – « et je lui ai dit qu’il était affecté à la cuisine et que vous lui expliqueriez le reste. C’est tout. »
La cuisinière accueillit la réponse d’un nouveau hochement de tête : « Je vois. Dans ce cas, je ne vous retiens pas. » Son menton indiqua la porte par laquelle il était arrivé. « Le repas de ce soir ne va pas se faire tout seul pendant que je lui explique le reste, comme vous dites. »
L’intendant avait souri, comme s’il s’était attendu à ce genre de réponse, avait lancé un salut aimable à la cantonade et était reparti comme il était venu.

La cuisinière s’était ensuite retournée vers le personnel de la cuisine, et les quelques ra attablés en train de manger ou de discuter, et avait lancé d’une voix qui portait dans toute la pièce : « Il s’appelle Dani. Il remplace Lityo. Et si vous avez des questions à lui poser, vous attendrez qu’il ait fini son service. Et vous le vôtre. »
L’avertissement était on ne peut plus clair, et personne ne s’y était trompé. Mais le plus instructif, c’était le grand sourire qu’affichaient certains des aides en s’affairant soudain à diverses tâches indéterminées. La cuisinière était peut-être d’un abord difficile, mais son équipe l’appréciait visiblement.

Elle s’était ensuite dirigée vers une table dans un coin, s’était assise et lui avait fait signe de prendre le siège en face d’elle. Dani avait obéi, en bon saisonnier face à son nouveau chef.
« Au cas où l’intendant m’aurait vraiment laissé toutes les explications, je m’appelle Kirun et je suis responsable de la cuisine. Certains m’appellent aussi le Migru, mais ils ont généralement assez de bon sens pour le faire là où je ne peux pas les entendre. »
Dani hésita à faire un commentaire ou à assurer que ça ne lui viendrait pas à l’esprit, mais Kirun n’attendait visiblement pas de réponse, car elle enchaîna sans interruption.
« Quelqu’un de ton kagnivo a pris la peine de prévenir l’intendant de ton arrivée. » Cette fois-ci, Dani eut bien de la peine à cacher sa surprise. Pas que quelqu’un ait prévenu, non, mais que la cuisinière soit au courant et, surtout, le lui annonce de but en blanc.
« Mais ce quelqu’un – qui n’a pas eu la délicatesse de laisser son nom ou son indicatif de kom soit dit en passant – a également oublié de préciser ce qu’il attendait que nous fassions de toi. En dehors du fait qu’il fallait qu’on te trouve une place bien sûr. Comme Lityo voulait partir, c’est moi qui hérite de ton auguste, ou de ton indésirable, personne. » Kirun l’observait toujours de son regard neutre. Impossible de savoir ce qu’elle pensait de cette situation, et il préféra se contenter d’un tout aussi neutre « Je vois ».
Cette remarque lui valut un sourire en coin et quelque chose qui ressemblait pour la première fois à une vague trace d’émotion. De l’ironie, en l’occurrence : « Mieux que moi, je n’en doute pas. »

Mais le sourire disparut aussitôt, et la cuisinière reprit : « Je me fiche de savoir ce qui se passe à Hoslet, et je me fiche de savoir pourquoi on t’a envoyé ici.
Ici » – son mouvement de main engloba la cuisine – « c’est mon domaine. Mes règles. En ce qui me concerne, tu remplaces Lityo. Le reste ne m’intéresse pas. Tu fais ton boulot, tu fais partie de l’équipe. Tu ne joues pas le jeu, tu dégages. C’est clair ? »

Dani réfléchit à la question. Sérieusement. Elle avait peut-être l’air d’une simple responsable d’équipe un peu bougonne dans une exploitation quelconque au fin fond des plaines d’Astharie, mais il ne doutait pas un instant de sa sincérité. Et ses échanges avec l’intendant prouvaient qu’elle avait les moyens de mettre sa menace à exécution, indépendamment des pressions du kagnivo. S’il ne faisait pas l’affaire, elle pourrait le faire renvoyer, et probablement pas que de la cuisine. Or il n’était pas question qu’il rentre à Hoslet en disant qu’il s’était fait virer.
Il leva la main et prévint – presque – honnêtement : « Je n’ai jamais travaillé dans une cuisine. »
Kirun fit un geste de la tête vers le personnel de cuisine qui s’affairait, sans pour autant le quitter des yeux : « La moitié d’entre eux non plus, avant d’arriver ici. Ce n’est pas la question. »
Il réfléchit encore un instant puis hocha la tête fermement : « Je ne connais pas vos règles, mais je suppose que si elles sont acceptables par des saisonniers normaux, alors je peux les suivre moi aussi, indépendamment de mon allégeance première. »
Kirun l’observa encore un court instant et il se demanda s’il n’aurait pas dû se contenter d’un « D’accord ». Mais elle lui tendit la main simplement : « Bienvenue dans l’équipe, alors. »
Il enlaça ses doigts dans les siens, complétant le geste traditionnel qui concluait un accord : « Merci. »
« Modifié: 10 novembre 2013 à 17:57:43 par Lyne »

Lyne

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #9 le: 05 novembre 2013 à 23:42:41 »
Spoiler for Hiden:
Si quelqu'un n'aime pas le tcay, il n'a qu'à se plaindre à Zatalyz. Je n'ai pas eu le temps de trouver un remplaçant acceptable au kufy. Na  :P
« Alors ? »
Kirun grimaça. L’intendant n’avait même pas attendu qu’elle soit chez elle pour l’appeler, et avait carrément préféré se poster sur son trajet. Elle se retourna vers lui : « Vous voulez vraiment discuter dans le couloir ? »
L’intendant, sans un mot de plus, se dirigea vers son bureau. La cuisinière le suivit en soupirant : elle aurait bien aimé boire un petit quelque chose après sa journée, mais elle comprenait son anxiété.
Encore que… ça ne lui donnait pas tous les droits.

Elle prit donc son temps pour s’installer confortablement dans un fauteuil en arrivant dans le bureau.
« Alors ?
- Alors je prendrais bien une tasse de tcay, merci. »
L’intendant la foudroya du regard, ouvrit la bouche, et se ravisa. Il se força à se détendre et se dirigea vers la carafe dans un coin, et dont il versa deux tasses. Il en tendit une à sa subordonnée, qui l’accepta avec grâce, en sirota une gorgée et s’adossa dans le fauteuil : « Y’a pas à dire, vous savez préparer le tcay. »
L’intendant renifla ironiquement. Tous deux savaient parfaitement que la carafe venait de la cuisine, qui alimentait l’administration quasi en flux continu. Une plaisanterie récurrente voulait d’ailleurs que le tcay ait remplacé lakne et zbasu comme énergie motrice de ce service.

L’intendant s’installa à son tour avec sa tasse.
Il se réfrénait aussi poliment qu’il le pouvait, mais il était évident qu’il bouillait de connaître l’avis de la cuisinière sur sa dernière recrue en date.
Celle-ci but encore une gorgée, autant parce que cela lui faisait vraiment du bien que pour marquer qu’elle n’était plus de service, avant de se décider à répondre : « Alors, pour ce que ça vaut, je pense que c’est un officier supérieur, ou un futur officier supérieur, qui a besoin de se savoir qu’il y a des vrais ra derrière la richesse de son kastron. Des ra qu’il dirigera peut-être un jour, mais qu’il devra aussi protéger et comprendre s’il ne veut pas se faire mettre dehors. »
L’intendant fronça les sourcils : « Supérieur à ce point là ? »
Kirun haussa les épaules : « Vous vouliez mon avis. Je ne dis pas que c’est le futur kefalé. Mais je suis prête à manger mon balai s’il ne rejoint pas le cercle de ses proches conseillers dans les années ou les décennies à venir. »

L’intendant rumina un moment l’information, et Kirun en profita pour se resservir une tasse. Elle en avait bien besoin. Former un nouveau était toujours épuisant. Ce n’était pas tant la technique, surtout s’il comprenait vite et qu’il était à peu près dégourdi, comme c’était le cas pour Dani. Non, le problème c’était de l’intégrer dans l’ensemble, le tout complexe et mouvant, que constituait l’équipe de la cuisine. Ca perturbait toujours ses sensations, ça provoquait des remous, et ça pouvait prendre un certain temps avant qu’il ne trouve sa place. Elle espérait que celui-ci serait capable de jouer suffisamment le jeu pour se fondre dans le groupe, mais s’il laissait ses habitudes de commandement reprendre le dessus, ça allait forcément faire des étincelles à un moment ou à un autre.

« Ce n’est pas que je mette en doute vos conclusions, mais il faudra probablement que j’argumente un peu plus si je dois présenter ça aux grands chefs. »
L’intendant parlait sur un ton extrêmement prudent, et Kirun eut un sourire fatigué : « Arrêtez un peu. Je ne vais pas vous manger si vous me demandez simplement de vous expliquer comment j’en suis arrivée à cette conclusion. »
Elle ferma les yeux, repassant la journée dans sa mémoire : « C’est tout un tas de petites choses, en fait. Plus une intuition qu’une vraie construction logique. » Elle avait toujours les yeux fermés, et l’intendant s’autorisa lui aussi un sourire. Kirun était bien trop proche de lakne pour montrer une quelconque déférence envers la logique, même si elle la manipulait bien mieux qu’elle ne voulait bien l’admettre. Et elle faisait la cuisine comme elle dirigeait son équipe – à l’instinct. Vu ses résultats, l’intendant n’allait pas s’en plaindre.
Apparemment indifférente aux réflexions de son interlocuteur, la cuisinière continuait : « D’abord, il se tient comme un officier. Deux pas exactement derrière son supérieur – ou vous, en l’occurrence.
Et il ne se considère pas comme un “journalier normal”. Il n’est pas dédaigneux, quand il dit ça, ni méprisant. Mais je pense qu’il sait ce qu’il vaut, et c’est plus que le commun des ra. Il est même probablement assez haut pour pouvoir décider quand il peut ignorer les règles les plus courantes. » L’intendant se garda bien de signaler qu’il connaissait au moins une ra qui ignorait aussi les règles quand ça l’arrangeait.
« Ensuite, ce n’est pas grand-chose, mais… Quand j’ai remis tout le monde au boulot pour pouvoir lui parler tranquille, Zenova et quelques autres ont rigolé. » Elle haussa les épaules. « Rien de bien méchant. On dirait que ça les amuse comme des gamins quand je fais la grosse voix. Mais lui, ça ne l’a pas détendu, au contraire. Il aurait du se sentir mieux et se dire que je n’étais pas vraiment méchante au fond. Mais il s’est crispé. C’était à peine perceptible, mais… »
Elle rouvrit les yeux et regarda l’intendant. Celui-ci hocha la tête : « Je vois ce que vous voulez dire. Il a compris que c’était vous le chef, et que tout le monde suivrait votre décision sans discuter. Moi y compris, d’ailleurs, vu que je vous ai laissée complètement seule face à lui. Donc s’il ne vous avait pas convenu… »
 
Kirun médita la réponse : « Je suppose que ça se tient.
Enfin… Sinon, il se maîtrise très bien. Quand je lui ai dit que nous avions été prévenus de son arrivée » – l’intendant faillit s’étrangler – « Vous l’av… » – mais il s’interrompit presque aussitôt.
« Oui. Je l’ai prévenu. De toute façon, il s’en doutait probablement vu votre façon de débiter le salmigondis qui lui sert de nom sans trébucher sur une seule syllabe. Mais il n’a presque pas bronché. Pour un peu, je dirais même qu’il n’a pas bronché du tout. Mais je sais qu’il a été surpris. » Elle secoua la tête : « Il a un côté désarmant. D’un côté, il est horriblement transparent dans la façon dont il admet implicitement qu’il n’est pas vraiment un journalier, et d’un autre, il pourrait avoir un masque quand il s’agit de réagir à ce qu’on lui dit. »
Elle réfléchit encore un instant avant de poursuivre :
« Et ce n’est pas un ra en disgrâce. Il reste loyal à son kagnivo. Plus qu’à son boulot actuel, c’est certain, même si je pense qu’il essayera honnêtement de concilier les deux autant qu’il le pourra. » Elle ajouta à mi-voix : « En tous cas, il a intérêt à essayer. »

Elle vida sa tasse : « Voilà. C’est tout ce que je peux vous donner. Il n’est pas incompétent, au moins quand il s’agit de travailler à la cuisine ; je ne l’imagine pas en espion, même si je vous accorde que ce serait la meilleure des couvertures ; il m’a l’air honnête et pas particulièrement désagréable, même s’il peut sûrement être pénible si ses principes sont en jeu ; et il est probablement au moins aussi doué que vous pour démêler les interactions au sein d’un groupe. Après, vous pouvez toujours essayer de voir si quelqu’un le connaît à Hoslet ou à Natca. »
« Mais pourquoi nous avoir prévenus, alors ? » Visiblement, la question taraudait l’intendant.
Kirun haussa une dernière fois les épaules : « Aucune idée. Se torturer l’esprit pour savoir ce que pensent les autres, c’est votre boulot. Moi, je fais la cuisine. »
Elle se leva et reposa sa tasse vide : « Merci pour le tcay. » Puis elle se dirigea vers la porte, avant de se retourner brusquement : « Oh ! » Elle regarda un bref instant l’intendant avec ce qui aurait pu être de la compassion : « Et il ne le montre pas, mais c’est un symbiotique. »
L’intendant répondit d’un léger hochement de tête, et Kirun l’abandonna à ses réflexions.
Elle espérait ne pas s’être trompée sur le compte de Dani.
« Modifié: 01 janvier 1970 à 01:00:00 par Guest »

Lyne

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #10 le: 13 novembre 2013 à 22:26:28 »
Spoiler for Hiden:
J'ai mis ma vision du "vieillissement". Je ne sais pas à quel point elle est envisageable / possible / réaliste / complètement farfelue (barrer les mentions inutiles), donc n'hésitez pas à en discuter. Et à compléter l'UM1 sur le sujet  :P
« Kirun ? Y’a un ra bizarre qui te demande à la surface. »
La cuisinière tourna la tête vers l’ouvrier agricole qui l’avait interpelée : « Un ra bizarre ? Qu’est-ce que tu appelles un ra bizarre ? »
L’ouvrier haussa les épaules en se servant un en-cas : « Je ne sais pas. Ucikara, pas d’interface, habillé comme ils le sont dans les Monts de Givre, tu sais. » L’ouvrier fit un geste vague qui devait évoquer des vêtements chauds et épais. « Il doit crever avec la chaleur qu’il fait là-haut, mais il reste juste là à te demander. Je lui ai dit qu’il n’avait qu’à descendre, s’il voulait te voir, vu que tu n’allais pas lâcher la cuisine comme ça, mais il a juste dit qu’il préférait attendre dehors. Bizarre, quoi. »
Kirun réfléchit : « Bon. Merci pour l’information. » Et elle retourna vers la partie de la pièce où ses aides s’activaient.
« Tu ne vas pas voir ce qu’il veut ? » Même la bouche à moitié pleine, l’ouvrier avait l’air surpris.
Kirun se pencha sur une préparation pour la goûter : « Il a dit qu’il préférait attendre. Donc il va attendre ma pause. »
L’ouvrier la regarda encore un instant, puis il partit s’asseoir pour manger. Il n’allait certainement pas risquer de se fâcher avec la cuisinière pour un ra bizarre qu’il n’avait jamais rencontré. Mais il aurait bien aimé savoir ce qu’il voulait, ce type, quand même.

[centre:2s209zkj]***[/centre:2s209zkj]
A la pause de l’après-midi, Kirun prit sa chope, quelques gâteaux, et remonta à la surface.
C’était l’été et il faisait beau. Et chaud.
L’ouvrier avait raison : ce n’était pas le Salargug, mais il valait quand même mieux privilégier les vêtements légers. Kirun resta à l’ombre du bâtiment quelques minutes, pour habituer ses yeux à la lumière et son corps à la chaleur ambiante.
Elle en profita aussi pour repérer le visiteur, assis dans l’herbe au bord de la route. En plein soleil. Et, effectivement, vêtu pour un climat bien plus rigoureux.

Elle s’approcha et le salua poliment : « Je suis Kirun. Tu voulais me parler ? »
Le ra leva les yeux vers elle mais ne bougea pas : « Je cherche la cuisinière en chef de cette exploitation. »
Kirun s’assit à côté de lui : « Ca tombe bien, c’est moi aussi. Un gâteau ? »
Le ra fouilla dans son sac : « Pas pour l’instant, merci. On m’a chargé de vous remettre ceci. » Il tendit un enregistrement sur krili à la cuisinière. Qui regarda l’enregistrement, sa chope dans une main, et ses gâteaux dans l’autre.
Elle posa sa chope dans l’herbe, et se saisit délicatement de l’enregistrement : « Et “on” a un nom ? »
Le ra secoua la tête : « Il a dit que le nom que je lui donne ne vous dirait rien. Et que le nom que vous lui connaissez n’avait pas besoin d’être réveillé. Il a dit aussi que vous pourriez partager le message, si vous le jugiez bon. »
D’un mouvement souple, le ra se releva et remit son sac sur ses épaules.
« Ainsi me suis-je acquitté de la tâche qui m’avait été confiée. Puissent vos Rêves être agréables, cuisinière. »
Kirun se releva également, mais avec moins d’agilité, encombrée par les gâteaux et le krili : « Puissent les vôtres vous guider sur le chemin du retour, chaman. »
Le ra sourit en secouant la tête : « Apprenti, tout au plus. » Il hésita, et regarda les gâteaux : « Il a dit aussi que rien ne valait votre tarte aux klum, mais que le reste n’était pas mal quand même. »
Kirun rit et lui tendit la pile : « Je ne vais surtout pas contredire votre “il”. Pour la tarte aux klum, revenez aux fêtes, et je verrai ce que je peux faire. »
L’apprenti chaman escamota les gâteaux dans une de ses poches, s’inclina une dernière fois, et s’éloigna rapidement sur la route.
Kirun ramassa sa chope, fourra l’enregistrement dans sa poche, et reprit le chemin de la cuisine. “On” disait peut-être beaucoup de bien d’elle, mais elle ne risquait pas de lire l’enregistrement avec ses doigts.

[centre:2s209zkj]***[/centre:2s209zkj]
Même si elle avait le droit de partager l’enregistrement, Kirun préféra attendre d’être rentrée tranquillement chez elle le soir pour glisser le krili dans le lecteur de son terminal.
L’image qui se forma était de mauvaise qualité, et le son ne valait pas beaucoup mieux.
Ca grésillait, ça fluctuait, ça sautait, il y avait plein de parasites. Kirun n’avait jamais vu un enregistrement aussi pourri. D’un autre côté, s’il avait été fait dans les Monts de Givre, loin de l’influence de zbasu, ça n’avait rien de surprenant.
Mais ce n’est pas ça qui lui fit figer l’image.
Elle fixa avec stupéfaction le ra qui la regardait avec bienveillance, depuis ce qui ressemblait à l’intérieur d’une hutte enfumée.
Un ra ridé, voûté, décrépi, aux yeux enfoncés dans des orbites trop grandes, à la peau flasque et tavelée, aux cheveux clairsemés.
Kirun déglutit péniblement. Elle n’avait pas besoin d’écouter la suite. Elle savait ce que signifiait un tel délabrement physique.

Tristement, lentement, elle fit repartir l’enregistrement.
La voix était hachée et rauque, le souffle court, mais elle reconnut sans peine les inflexions chaleureuses de son vieil ami.
« Coi Kirun.
Il faudra plusieurs jours, probablement même quelques vodu, à ce brave gars pour te trouver. Surtout que je n’ai pas été très généreux dans les explications.
D’ici là, j’aurai franchi le dernier pas, et retrouvé l’Oubli d’où nous sommes nés.
Je sais que tu me comprendras et que tu ne me jugeras pas. J’espère qu’il en ira de même pour ceux qui m’ont connu, il y a longtemps, dans le seul foyer où je me sois jamais senti libre. Le seul endroit où on m’ait accepté pour ce que je suis et pas pour ce que je représente.
C’est à toi que je le dois, ce foyer. Et avec lui, la force de retourner suivre le chemin que mes ancêtres et les Sages de mon clan avaient tracé pour moi. Je voulais que tu saches que c’est le souvenir de tes coups de balai qui m’a permis de tenir aussi longtemps.
Mais il est trop tard maintenant, et j’en ai assez.
Co’o Kirun. Si les Sages ont raison, je reviendrai. Et alors, je repasserai te voir et nous pourrons à nouveau parler de tout et de rien en regardant les étoiles. Mais j’espère qu’ils se trompent. Je suis fatigué. Tellement fatigué.
Puissent tes Rêves croître et embellir, Kirun. Ma bénédiction, pour ce qu’elle vaut, t’accompagne. »

L’enregistrement se termina, et Kirun resta assise, fixant le vide qui avait remplacé l’image crachotante, perdue dans ses souvenirs. Ca faisait quoi ? Cinquante ans ? Soixante ? Au moins ça…

Finalement, au bout d’un temps indéterminé, elle tendit le bras et entra une fréquence personnelle sur le kom. Ce n’était pas une bonne façon d’annoncer ce genre de nouvelles, mais elle n’avait pas envie de traverser les couloirs et de tomber sur quelqu’un qui voudrait discuter, ou pire, plaisanter.

Ceppers répondit presque aussitôt, riant à moitié : « Kirun ? T’es malade ? Qu’est-ce que tu fais sur le kom à cette heure-ci ?
- Coi Ceppers. Cem est avec toi ? »
La responsable des équipes de maintenance dut entendre la gravité, ou peut-être la tristesse, dans sa voix, car elle changea immédiatement de registre : « Elle se lave à côté. Qu’est-ce qui se passe ?
- J’ai reçu un enregistrement cet après-midi. D’une vieille connaissance. Je suppose qu’il vous concerne aussi.
- D’accord. On arrive de suite. »
Kirun coupa la communication en attendant Ceppers et sa compagne. Le couple le plus improbable qu’elle ait jamais rencontré : l’ucikara qui avait quitté son clan avec perte et fracas en jurant de ne plus jamais avoir à faire à un chaman, et la tcara qui avait abandonné la Symbiose et fait le tour de tous les clans ou presque pour en apprendre davantage sur les Rêves.
Contre toute attente, ou peut-être à cause de leur relation si contrastée, elles avaient été très proches du ra qui venait de lui dire adieu. Et c’était probablement à elles qu’il avait pensé en disant qu’elle pourrait partager l’enregistrement.

On frappa légèrement à la porte, et elle alla ouvrir. Ceppers et Cem entrèrent rapidement – la seconde avait visiblement écourté ses ablutions, et avait encore les cheveux humides.
Sans un mot, Kirun relança l’enregistrement et s’écarta pour laisser ses visiteuses en prendre connaissance. La qualité était vraiment pourrie. D’où elle était, et ce n’était pourtant pas si loin, elle avait du mal à distinguer les mots. Mais elle n’en avait pas besoin. Ils s’étaient gravés dans sa mémoire et dans son cœur.

L’enregistrement se termina, et un silence pesant s’installa.
Cem finit par se retourner vers Kirun : « Tu crois qu’il a déjà … ? »
La cuisinière hocha la tête : « Tu le sais probablement mieux que moi. Si son désir d’Oubli était assez fort pour affecter son apparence physique à ce point, je n’imagine pas qu’il ait tenu plus d’un jour après avoir expédié le message. »
Ceppers sourit sombrement : « En fait, je parie qu’il a tenu uniquement pour envoyer le message. Il savait que tu le poursuivrais dans les Brumes à coups de balai s’il partait sans te dire co’o. »
Kirun remercia Ceppers de sa tentative d’humour d’un petit sourire triste, mais le cœur n’y était pas.

Elle récupéra l’enregistrement, puis hésita : « Vous en voulez une copie ? Ca sera probablement encore pire en qualité, mais… »
Les deux compagnes échangèrent un regard, puis Cem secoua la tête : « Non. Merci. Garde-le, mais… Je ne crois pas qu’aucune de nous deux aura le courage de le revoir. » Il y avait des larmes dans ses yeux et dans sa voix.
Kirun accepta d’un signe de tête, pas convaincue de maîtriser davantage sa propre voix, et alla ranger le petit krili dans une boite toute simple. La boite où elle rangeait toute sa richesse, les souvenirs des vies qu’elle avait croisées.

Puis elle se dirigea vers sa petite cuisine, y prit une bouteille et trois verres, et revint s’asseoir avec ses visiteuses. Ensemble, elles burent en évoquant les bons souvenirs de leur ami disparu.
Quand Ceppers et Cem sortirent dans le couloir et prirent la direction de leur appartement, elles titubaient nettement. Mais elles ne pleuraient plus.

Kirun n’était pas très stable non plus, mais elle finit de nettoyer les verres et rangea la bouteille vide.
Puis elle alla se mettre au lit en souhaitant silencieusement à son vieil ami que les Brumes lui accordent cet Oubli qu’il désirait si ardemment.
Et qu’elles lui offrent une meilleure vie si elles le renvoyaient dans le Khanat.
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Lyne

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #11 le: 16 novembre 2013 à 01:21:24 »
Un goût violet sur la langue.
Une odeur bourdonnante dans les narines.
Un bruit sucré dans les oreilles, et une image râpeuse derrière les paupières.
Une sensation de fleurs d’été sous les doigts.

Kirun ouvrit prudemment les yeux.
Ses sens basculèrent et se télescopèrent, se mélangèrent les uns aux autres dans une explosion de couleurs et de sensations étranges, avant de reprendre, à peu près, leur place habituelle.
Bienvenue dans le monde des rêves, murmura une pensée ironique dans sa tête. Difficile de savoir s’il s’agissait d’une des siennes, ou d’une phrase égarée par un autre rêveur.
Ici, par définition, tout était possible.

Avec un minimum de mouvements, elle observa son environnement immédiat, mettant à contribution autant de ses sens que possibles.
Elle nota au passage que son odorat avait encore pris le pas sur une partie de son toucher. Heureusement, ici, nager dans les odeurs était tout aussi naturel que marcher sur des couleurs ou voler à travers la musique.

Cette partie du monde des rêves ne lui disait rien. Mais ça ne voulait pas dire grand-chose. C’était un monde sans cesse en mouvement, bien plus sensible aux rêves des ra que le khanat dans lequel elle évoluait habituellement. Bien plus facile à modifier, même par quelqu’un qui n’avait qu’une faible affinité pour lakne.
Et les résultats nés des myriades de rêves qui s’entrecroisaient pouvaient varier d’un trésor unique à des dangers bien réels. Plus d’un rêveur avait fini dans les Brumes après que son parcours ait viré au cauchemar. Littéralement. Et dans ces cas-là, le revif pouvait être sacrément compliqué.
Mais bien sûr, il y avait autant de contes sur le ra devenu richissime après un rêve particulièrement heureux, que sur tous ceux qui n’avaient jamais retrouvé leur corps.

Kirun monta sur un effluve de klum, et entreprit de le suivre. Ici, toutes les directions se valaient, mais c’était une odeur familière et agréable même si, pour l’instant, c’était surtout un contact doux et chaud sous ses pieds.

Au bout de quelques pas – mais qui pouvait dire ce que représentait un pas – elle réalisa qu’elle n’était pas seule. Une silhouette avançait à côté d’elle.
Elle ne pouvait pas dire “marchait”, car il ne semblait s’agir que d’une ombre, comme celle d’un ra encapuchonné dans une longue cape vaguement luminescente, et que le mouvement correspondait davantage à un glissement qu’à une déambulation.
Un mort.
Un ra dont le corps ne fonctionnait plus et qui, rappelé par les Brumes, cherchait à retourner dans le khanat pour retrouver une existence matérielle.

Elle se demanda s’il la suivait. S’il la voyait même.
Impossible de répondre à cette question. Mais au moins ne s’agissait-il pas d’un danger.
Elle continua donc sa progression. Guettant les signes d’un changement inopiné, d’un mouvement menaçant, d’un indice qui signalerait un piège. Mais l’effluve serpentait, montait, descendait, se dédoublait parfois pour se reformer plus loin sans raison apparente, toujours douce et chaude, vaguement épicée – comme si ses pieds avaient pu renifler les épices – et semblant même se renforcer.
Le mort avait disparu à un moment ou à un autre de sa progression, sans qu’elle le remarque.
Ainsi allaient les rêves.

L’effluve commença à rétrécir sous ses pieds, tandis qu’elle surplombait un champ d’étranges formes blanchâtres aux innombrables bras chevelus, qui ondulaient dans un courant invisible.
Il l’avait déjà fait plusieurs fois depuis le départ, et Kirun ne s’en inquiéta pas outre mesure.
Mais bientôt, il se réduisit à la largeur de deux pieds, puis d’une main, avant de se restreindre à une sorte d’épais filament. L’odeur ne s’était pas effilochée, plutôt concentrée, et le filament semblait une essence condensée de klum qui faisait plisser le nez à Kirun et lui mettait les larmes aux yeux, même si c’était ses pieds qui suffoquaient en suivant la piste odorante.

Elle continua cependant d’avancer.
Il y avait des tas de théories sur les meilleures façons de se déplacer et d’atteindre un but dans le monde des rêves. Ou d’en sortir avec un minimum de dommages. Et la plupart se contredisaient entre elles.
Kirun n’y connaissait pas grand-chose et préférait donc suivre son premier instinct autant que possible. Jusqu’à présent, elle n’avait pas eu à se plaindre de cette méthode, même si ça ne dispensait pas de surveiller ce qui se passait alentours.
Et même si l’odeur de klum devenait écœurante au point de lui cisailler les pieds.

Le câble de plus en plus fin, et en même temps de plus en plus dense, la mena jusqu’à une étrange plateforme, où un brusque coup de vent le dispersa comme s’il n’avait jamais eu d’existence tangible.
Kirun ne s’attarda pas sur ce qui se serait passé si elle avait encore été en équilibre dessus à ce moment-là. Ce n’était pas ainsi que fonctionnait le monde des rêves.
Et, de toute façon, elle avait d’autres pendo à fouetter : la plateforme surplombait une mer de nuages sous un plafond de roches luisantes, sans rien qui justifia sa lévitation, et surtout sans nulle part où aller au-delà des deux premiers pas. Et elle avait vraiment mal aux pieds.

Elle ferma les yeux et écarta les bras, essayant de renifler ou de palper une odeur familière.
Mais son toucher semblait avoir repris son fonctionnement habituel, et son nez ne lui apporta qu’une odeur de neige.
Elle rouvrit les yeux. De la neige. Des klum et de la neige. Bon.

Une ombre à la limite de son champ de vision lui fit lever la tête. Une autre plateforme se déplaçait paresseusement non loin de la sienne.
Elle tourna lentement la tête et, au fur et à mesure, l’espace autour d’elle sembla se remplir de dalles rocheuses flottant au-dessus des nuages. Elle ne les voyait pas apparaître, mais on aurait dit que son regard leur donnait de la consistance.
C’était d’ailleurs peut-être le cas, pour ce qu’elle en savait.

Les dalles se déplaçaient les unes par rapport aux autres, et Kirun était certaine que la sienne ne faisait pas exception, même si elle n’avait aucune sensation de mouvement.
C’était difficile à distinguer, mais un semblant d’ordre paraissait animer le troupeau de pierres volantes. Un lent tourbillon qui s’élevait vers la voûte lumineuse.
Mais un tourbillon capricieux, avec des plates-formes qui faisaient soudain demi-tour, d’autres qui se décidaient soudain à chuter, ou qui remontaient comme des flèches en éparpillant leurs sœurs sur leur parcours.
Le tout dans un silence irréel.

Kirun tentait de surveiller les mouvements des pierres les plus erratiques. Pas question de se faire percuter par un bolide ivre. Mais toute la volée finit par atteindre la voûte sans encombre et entreprit de la longer à une vitesse phénoménale, si elle en jugeait par le mouvement apparent du ciel minéral, vers une destination inconnue.
Progressivement, les plates-formes se rapprochèrent, semblèrent se souder, tandis que la lueur du plafond diminuait, et la rêveuse se retrouva bientôt sur un sol rocheux des plus classique, dans ce qui ressemblait à une grotte dont les parois auraient été trop éloignées pour qu’elle les distingue.
L’obscurité continua de progresser doucement, jusqu’à gagner toute la grotte, et Kirun se retrouva aveugle.

Elle ferma ses yeux inutiles, et se concentra sur ses autres sens. Le vent murmurait, jouait dans ses cheveux, tourbillonnait autour de ses chevilles, riant de clochettes cristallines, et elle sourit en réponse. Elle n’avait pas senti un souffle d’air pendant toute sa chevauchée sur la pierre, mais le vent parlait de grands espaces, de stalagmites de glace et de la douceur des mehteh.
Doucement, un pied devant l’autre, elle avança en suivant le rire du vent. Lorsqu’il cessa de souffler, elle s’arrêta et rouvrit les yeux.

Des fleurs de glace éclairaient le sol autour d’elle. Elle les admira un moment. Elle n’en avait jamais vu de si belles.
Un papillon vint doucement se poser sur son épaule, et lui effleura la joue du bout de l’aile.
Elle tourna la tête pour admirer le motif brillant que ses battements ne montraient que par intermittence, les yeux pleins de larmes.
Elle souffla doucement : « Coi, mon vieil ami. »
Elle avait évité de parler jusque là, car les mots avaient trop de pouvoir dans le monde des rêves, même quand ils étaient murmurés. Mais elle ne se sentait pas en danger ici.

Il lui avait dit, longtemps auparavant, un jour où ils regardaient les étoiles ensemble, que le papillon virevoltant n’était pas vraiment son ancêtre totémique. Mais qu’il était le papillon virevoltant, même si ce n’était que dans le monde des rêves.
Elle l’avait cru, bien sûr. Mais elle n’aurait jamais pensé le rencontrer sous cette forme. Et elle n’avait certainement pas imaginé qu’il serait si beau.
Elle hésita à lever la main pour le toucher, mais le papillon s’envola, effleurant une nouvelle fois sa joue, comme une bénédiction, ou un adieu, avant de s’éloigner, étoile multicolore dans l’obscurité de la grotte.
Kirun le suivit des yeux, jusqu’à ce qu’elle se rende compte que ce qu’elle voyait n’était qu’un des innombrables points lumineux qui éclairaient le plafond de sa chambre lorsque le terminal de kom lançait sa séquence de réveil.

Elle referma les yeux, savourant cet instant où le monde des rêves était encore presque à portée de main, profitant du sentiment d’apaisement que le papillon lui avait laissé.
Peut-être qu’il avait trouvé la paix, finalement.

Et puis elle se leva et arrêta le terminal.
C’était pas tout ça, mais le repas n’allait pas se faire tout seul.
« Modifié: 01 janvier 1970 à 01:00:00 par Guest »

Lyne

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Re: Rêve ordinaire
« Réponse #12 le: 20 novembre 2013 à 21:38:45 »
L’orage s’abattait sur les plaines en lames ininterrompues. Les gouttes épaisses, lourdes, martelaient la végétation, leur rythme impitoyable à peine altéré au passage d’une brusque bourrasque. Les éclairs lacéraient les nuages indifférents, et ceux-ci n’en finissaient plus de déverser sur les champs en contrebas leur liquide cargaison. Le tonnerre roulait du Delta au Mont d’Ambre, et revenait sur ses pas en échos dissonants.
Ce n’était vraiment pas un temps à mettre un pendo dehors, et la plupart des ra s’étaient dépêchés de trouver un abri aux premiers signes avant-coureurs de la tempête.

Depuis l’un des bâtiments qui émergeaient au-dessus de la surface, l’intendant et les responsables des différents secteurs agricoles observaient le déluge avec deux Semenciers.
La région était coutumière des orages de fin d’été, mais celui-ci était particulièrement long et violent, et tous s’inquiétaient de ses conséquences sur les récoltes. Tous guettaient aussi les sombres convulsions des nuages, craignant à tout moment de voir leur bouillonnement violacé se déchirer sur une cataracte de grêle.
Le bruit des gouttes qui crépitaient sur les toits et dans les flaques – pour ne pas dire les mares – qui s’étaient formées dans la moindre dépression, était assourdissant, et après quelques inquiétudes échangées en criant, les ra avaient renoncé à essayer de parler. De toutes façons, ils ne pouvaient ni dire ni faire grand-chose, à part constater les dégâts à la lueur intermittente des éclairs, et peut-être anticiper les mesures de sauvegarde à prendre le lendemain.

Une forme se glissa à côté d’eux, et plusieurs sursautèrent. Ils n’avaient pas entendu Hisnat approcher. Celui-ci déplia les pieds de son plateau pour en faire une table basse sur laquelle étaient disposées des boissons chaudes et une collation revigorante.
« De la part de Kirun. » – cria Hisnat par-dessus le vacarme – « Elle a dit que si vous n’avez pas tout bu et tout mangé quand je reviens, je peux vous jeter dehors pour vous aider à attraper le rhume que vous méritez. » Il avait l’air particulièrement content en délivrant son message. Même s’il avait beaucoup grandi ces derniers mois, il n’avait pas perdu son goût pour les tours pendables. Et menacer ainsi les principaux responsables de l’exploitation, dont l’intendant, sans risquer de représailles…
Les ra se regardèrent : maintenant qu’on le leur faisait remarquer, effectivement, la température avait nettement baissé depuis qu’ils étaient montés observer le ciel, plus tôt dans l’après-midi. L’un deux secoua la tête en souriant, et dit quelque chose qui se perdit dans le fracas du tonnerre. Mais tous se regroupèrent sans se faire prier autour du plateau, et entreprirent de lui faire honneur.
Hisnat resta encore un instant pour vérifier que le message était bien passé, puis il reprit le chemin des profondeurs de l’exploitation.

Quand il revint à la cuisine, la pièce était bondée.
On aurait dit que tous les résidants de l’exploitation s’étaient retrouvés là pour manger un morceau et bavarder en attendant la fin de l’orage. Ce n’était pas le cas, bien sûr. Un certain nombre d’entre eux étaient déjà repartis s’occuper dans leur chambre ou dans les autres salles communes où on pouvait se divertir. Mais la pièce ressemblait quand même une volière bruissante, chaude, et un peu moite, où le personnel de cuisine s’activait sans relâche.
Hisnat s’approcha prudemment de Kirun, immobile au milieu de l’agitation de ses aides. Il fallait faire attention, dans ce genre de situation : on ne savait jamais quand elle allait bouger, ni dans quelle direction, mais mieux valait ne pas se trouver sur sa trajectoire. Elle était rarement conciliante quand il s’agissait de la bonne marche de sa cuisine. Surtout en période de forte activité.
Mais la cuisinière se retourna simplement quand il fut à deux pas, et lui lança un regard interrogateur. « Ils ont commencé à manger ce que tu leur as préparé. » s’empressa de répondre Hisnat à la question muette. « Je crois même qu’il y en a un qui a dit “Merci Mam’U’Kirun” en rigolant, mais c’était difficile à saisir avec le tonnerre, la pluie et tout ça. »
La ra laissa échapper un petit rire désabusé : « Heureusement pour eux, je n’ai aucun rapport avec Mam’Ucika. Je soupçonne qu’elle serait beaucoup moins patiente que moi et les laisserait tomber malades. Juste pour qu’ils apprennent une bonne fois pour toutes. »

Hisnat se poussa pour laisser passer un aide chargé d’un énorme quartier de viande : « Je remonte chercher le plateau dans combien de temps ? »
Kirun reprit sa position première, mais répondit par-dessus son épaule : « Donne leur un bon quart d’heure.
- Et tu étais sérieuse ? Je peux… Enfin tu veux vraiment que je les jette dehors s’ils n’ont pas tout mangé ? » Hisnat semblait partagé entre le désir et l’inquiétude.
Kirun lui tournait toujours le dos, mais le sourire était audible dans sa voix : «  Je ne pense pas que tu aies à t’inquiéter pour ça. Mais oui, j’étais sérieuse. Tu peux même emmener un balai quand tu remonteras, si tu veux. Des fois que ça les aiderait à réaliser qu’ils perdent leur temps là-haut, et qu’ils ne peuvent rien faire pour arrêter l’orage. Enfin, sauf si l’un d’entre eux est un Brumaire, bien sûr. » Un reniflement ironique accompagna la mention de la secte légendaire. Difficile de dire si la cuisinière ne croyait pas aux Brumaires, ou si elle n’imaginait pas l’un des ra postés à la surface comme en faisant partie.

Hisnat sursauta. Il ne connaissait personne qui abordât ce sujet avec une telle désinvolture. Il hésita à poser quelques questions sur la supposée maîtrise météorologique des Brumaires, mais décida plutôt de profiter à fond de l’autorisation explicite qui lui avait été donnée. Il fila chercher un balai en calculant mentalement combien de temps il lui faudrait pour remonter jusqu’à la surface, et en se demandant s’il y avait une chance qu’il puisse l’utiliser pour autre chose pendant le quart d’heure qui lui était accordé.
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