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Rêve ordinaire

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Lyne:
Le personnel de cuisine profitait du calme de l’après-midi et faisait la pause. Attablés ou appuyés à divers meubles, les ra devisaient paisiblement en buvant une chope, un verre ou une tasse de leur boisson préférée – du moins, de celle des boissons autorisées sur le lieu de travail qui avait leur faveur du moment.
L’ambiance était bonne enfant et détendue, et la conversation en était venue à tourner autour des résultats calamiteux qu’avait obtenus l’un des aides lorsqu’il avait tenté de se lancer dans le tatouage numérique. Il racontait les méandres et errances de sa formation avec beaucoup d’humour et d’autodérision, et même s’il avait probablement souffert réellement en abandonnant cette voie, il appréciait visiblement les marques de sympathie de ses collègues… et en rajoutait dans la description des horreurs qu’il avait créées.

Kirun goûtait la tranquillité de l’atmosphère autant que le contenu de sa chope, et souriait sans mot dire en écoutant les aventures des uns et des autres.
Un mouvement attira son attention : un groupe de ra venait d’entrer dans la grande salle, et elle les identifia rapidement comme les peintres qui rafraîchissaient les couleurs des bâtiments extérieurs. L’hiver avait été rude, et le printemps avait connu quelques belles averses de grêle. La peinture des bâtiments, qui datait de plus de deux décennies, avait donc commencé à cloquer et peler par plaques. Cela n’aurait pas été si grave si la peinture de l’ancien propriétaire n’avait pas été un rouge cramoisi, et si la peinture actuelle n’avait pas été un jaune pâle… On avait l’impression que les bâtiments saignaient de mille blessures, et l’intendant n’avait pas eu trop de mal à obtenir les fonds pour faire repeindre l’ensemble en urgence.
Croisant son regard, la plupart des ouvriers saluèrent poliment Kirun, et elle répondit d’un hochement de tête tout aussi courtois, tout en vérifiant par habitude qu’il y avait assez de nourriture sur les dessertes.
Le groupe de désherbeurs qui était rentré un peu plus tôt avait bien entamé les réserves, mais pas suffisamment pour justifier un réapprovisionnement.

Elle reporta donc son attention sur la conversation en cours, qui avait bifurqué sur une analyse comparée des mérites esthétiques des divers journaliers et journalières arrivés récemment. Dont quelques uns des peintres, d’ailleurs.

Un fracas métallique interrompit brusquement tout le monde.
Kirun se retourna en sursaut comme les autres pour voir un désherbeur se jeter violemment sur un des peintres. Tous deux roulèrent à terre, bientôt suivis par quelques uns de leurs collègues respectifs. Plus quelques chaises. Ceux qui ne participaient pas à la bagarre s’écartaient prudemment, emportant leur assiette au passage, ou formaient un cercle en encourageant leurs collègues.
Kirun posa sa chope sur la table, attrapa un balai et un seau contre le mur le plus proche et se dirigea droit vers les combattants. Si on pouvait appeler cette mêlée informe un combat. Même les gamins de Sovrok avaient probablement plus de technique…
Elle fendit sans ménagement le cercle de spectateurs, plantant le manche de son balai dans les cottes ou l’estomac des plus proches, qui se trouvaient être aussi – peut-être pas par hasard –  certains des plus virulents.
Puis elle balança son seau d’eau sur le fouillis de ra au sol.

Derrière elle, ses aides, qui connaissaient la technique, complétèrent l’inondation avec quelques seaux supplémentaires.
« Ca suffit ! »
Elle n’avait pas parlé très fort, mais ajoutés à l’irruption de l’eau et au balai, ces deux mots suffirent à écarter et réduire au silence les spectateurs, et à calmer la majorité des adversaires. Les deux premiers belligérants continuaient de régler leurs comptes au milieu du fouillis de membres, mais leurs voisins commençaient à retrouver la notion du monde qui les entourait.

Kirun observa encore un instant la mêlée, et asséna quelques bons coups de balai sur les têtes qui ne comprenaient pas assez vite. Et le manche n’était pas forcément pire que les brins.
« Debout ! Les peintres là, et les désherbeurs là ! Toi, toi, et toi, aidez-les à se relever. »
Le balai accompagnait les ordres, ajoutant à la ponctuation des phrases. Et les ra désignés se dépêchèrent d’obéir, relevant et séparant leurs compagnons. Même ceux qui n’avaient pas pris part à la rixe avaient l’air penaud et gêné.

Très vite, il ne resta plus que le peintre occupé à cogner la tête du désherbeur – qui avait eu nettement le dessous – par terre.
Sans s’embarrasser, Kirun l’étendit d’un bon coup de balai sur le crâne.
Puis, abandonnant les deux ra inconscients au sol, elle se retourna vers les deux groupes de ra incertains.

Lorsqu’elle parla, son ton était calme. Le balai n’était plus qu’un simple ustensile sur lequel elle avait posé ses mains.
«  Si ma cuisine n’est pas assez bonne pour vous, vous pouvez aller manger ailleurs.
Si ma cuisine n’est pas assez propre pour vous, vous pouvez aller manger ailleurs aussi.
Si ma cuisine n’est pas assez bien pour vous, je ne vous retiens pas non plus. »
Elle s’interrompit, et les passa lentement en revue.
Derrière elle, l’un des aides revint en courant, suivi de l’un des soignants de l’exploitation.
Celui-ci jaugea rapidement la situation, mais resta en retrait, attendant que Kirun ait fini.
« Mais si vous voulez revenir manger dans ma cuisine, vous devrez trouver le moyen de vous faire pardonner vos actes, vos paroles ou votre inaction d’aujourd’hui. Et maintenant » le balai reprit soudain vie en pointant la porte « Ouste ! »

Les ra se dirigèrent lentement vers la sortie. Certains tentèrent bien de se rebiffer, mais leurs voisins les firent taire et les poussèrent à avancer. Ce n’était pas le moment d’embêter la cuisinière.

Kirun fixa la file jusqu’à ce que le dernier soit sorti, puis elle se retourna et salua le soignant d’un sourire.
« Traumatisme crânien. Simple sur celui-ci » du doigt elle pointa le peintre « et multiple sur celui-là, avec probablement quelques belles complications », sa main indiqua le désherbeur.
Le soignant acquiesça simplement et commença à s’occuper de ses deux patients.
Kirun alla reposer son balai, tandis que le reste du personnel remettait de l’ordre dans la salle, puis elle empila quelques gâteaux sur un plateau, y ajouta les verres de tout le monde, remplissant ceux qui en avait besoin, et ramena le tout dans la salle, sur une table qui n’avait pas été renversée.

Il ne fallut pas longtemps pour que la salle reprenne son aspect normal, et le personnel de cuisine se retrouva vite pour finir la collation interrompue en observant le soignant qui s’activait.
Personne n’aimait les bagarres, mais une bagarre à la cuisine signifiait que la pause pouvait être prolongée : personne ne viendrait avant un bon moment. Des fois que Kirun serait d’humeur à exiler quelqu’un d’autre.
En fait, la sanction pouvait paraître dérisoire. Il y avait bien des façons de se nourrir sans passer par la cuisine. Et, dans le cas des peintres par exemple, ils seraient partis vers un autre chantier bien avant de les épuiser toutes.
Mais… Mais chaque année, quelques ra se faisaient exclure de la cuisine. Et chaque année, ils faisaient des pieds et des mains pour revenir dans les bonnes grâces de la cuisinière. C’était comme ça. Même Hisnat, qui était réputé pour ses blagues d’un goût douteux, avait toujours pris soin de ne pas dépasser cette limite.
Un jour, l’intendant avait posé la question à Kirun, et elle avait simplement haussé les épaules en disant que ça devait être la magie de son balai. L’intendant n’avait pas insisté.

Le soignant avait rapidement ausculté le peintre, mais il connaissait le balai de Kirun, et il préféra se concentrer sur le désherbeur, s’assombrissant à mesure que son observation se prolongeait. Il finit par se relever, et se tourner vers la cuisinière : « Je sais que vous n’aimez pas la magie de zbasu, mais il est trop près des Brumes. »
L’interpellée acquiesça simplement : «  Faites ce que vous avez à faire. »
Visiblement soulagé, le soignant revint vers son patient, et se lança dans une incantation complexe.

Les ra assemblés le regardèrent faire en silence.
Le résultat n’eut rien de spectaculaire. Le sang ne disparut pas, et les blessures superficielles, moins graves, ne changèrent pas non plus. Mais le saisonnier ouvrit doucement les yeux en grimaçant : « Ouh…. ».
Il tenta de bouger, essayant instinctivement de vérifier qu’il restait bien tous ses membres, mais le soignant lui posa une main ferme sur la poitrine pour le maintenir allongé : « Pas de ça. En tous cas, pas tant que je n’ai pas soigné le reste. »
Puis il commença à sortir divers baumes, onguents, atèles et bandages du sac qu’il avait amené avec lui. Observant sa fatique évidente, Kirun fit signe à l’un de ses aides et l’envoya préparer un bon remontant.
Même si l’enchantement était loin d’avoir soigné toutes les blessures du ra, zbasu – pas plus que lakne, d’ailleurs – ne donnait rien gratuitement. Le soignant aurait bien besoin du cordial après une telle dépense d’énergie.

Le désherbeur continuait de grimacer et de gigoter. Peut-être les soins étaient-ils douloureux – après ce qu’il venait de subir, c’était probable – ou peut-être essayait-il de repérer son adversaire. Mais cela ne facilitait pas la tâche du ra qui s’activait à son chevet.
Kirun finit pas poser sa chope et, sans bouger de son siège, lâcha : « Au lieu de te tortiller comme un curnu, si tu m’expliquais ce que tout ceci signifie. »
Le blessé se figea. Il ne pouvait pas voir la cuisinière dans la position où il était, mais il n’en avait pas besoin. Le soignant grommela quelque chose entre ses dents. Visiblement, la raideur soudaine de son patient ne le satisfaisait pas plus que ses trémoussements précédents.
« C’est lui qui a commencé… »
Hisnat aurait pu expliquer au ra qui gisait par terre que ce n’était pas, mais alors pas du tout, une bonne méthode de défense face à Kirun. Peut-être l’avait-il fait. Ou, plus probablement, le ra s’en rendit-il compte tout seul. Il essaya de passer la langue sur ses lèvres fendues, et tenta une autre approche : « Quand j’étais à Jipety, » – Kirun identifia le nom d’une autre localité agricole, située près du Tsari’e – « je vivais avec une ra. Elle s’appelait Ilen. Elle avait les cheveux verts. Et des yeux… Je me perdais dedans. Et quand elle riait, c’était comme si les Brumes se déchiraient et que le monde devenait soudain plus lumineux. Je n’ai jamais fait de rêves aussi beaux qu’avec elle. » Le ra s’interrompit, perdu dans ses souvenirs, jusqu’à ce que la douleur le fasse à nouveau tressaillir. « Nous étions fou amoureux l’un de l’autre. Jusqu’à ce que ce… ce… », il se reprit juste à temps, car il n’aurait probablement pas utilisé un mot admis en société, « ce ra débarque et me la vole ! Comme ça. Juste pour s’amuser. Et qu’ils me plantent là comme une vieille coturne toute moisie… » Difficile de dire si les larmes qui perlaient aux yeux du ra étaient dues à la douleur présente, ou à la frustration de l’amoureux éconduit d’alors.

Kirun secoua la tête : « Et donc, tu t’es dit que tu pourrais retrouver ton bonheur passé en te faisant massacrer par celui avec qui ta dulcinée était partie il y a 40 ans. »
Certains des aides grimacèrent au ton caustique de sa voix. La cuisinière pouvait faire preuve de  compassion parfois, mais on ne badinait pas impunément avec la bonne tenue de sa cuisine.
Le désherbeur resta silencieux un moment, avant de concéder : « Ça a l’air tellement stupide, dit comme ça. »
Kirun se releva en soupirant : « Ça l’est. Crois-moi. Allez, tout le monde, au boulot. On a un repas à préparer. » Le personnel de cuisine se dépêcha de ramasser verres et miettes de gâteaux, et chacun se dirigea vers son poste. Kirun resta encore un instant à observer le soignant qui aidait le désherbeur à s’asseoir et à s’adosser au pied d’une table, avant de s’occuper du peintre toujours inconscient : « Tu peux te rêver un passé différent si ça t’amuse. Certains prétendent même que, pour certaines choses, c’est plus efficace que de vivre le présent ou d’essayer de rêver un avenir spécifique... Mais, à moins que tu ne sois bien meilleur rêveur que pugiliste, je te conseillerais quand même plutôt de te concentrer sur ton futur. A commencer par savoir où tu vas manger en sortant de l’infirmerie. »
Puis, elle aussi partit prendre son poste.

Lyne:
La lumière de la console de kom se mit à pulser doucement, mais Kirun, allongée sur sa couche les yeux mi-clos, n’y prêta pas attention. Elle n’avait pas besoin de ce gadget pour savoir qu’il était l’heure de se lever.
Elle termina ses exercices d’étirement et de méditation, puis se leva pour continuer avec une série d’assouplissements.
Ayant terminé son rituel matinal, elle se dirigea enfin vers la console pour la passer en mode « jour ». La douce lueur des cristaux krili se répandit dans la pièce, et Kirun entreprit de faire ses ablutions avant de s’habiller rapidement.

La lumière révélait une petite chambre, dans un logement meublé simplement. L’exploitation n’était pas exceptionnellement grande pour les plaines d’Astharie, mais les employés permanents y disposaient quand même de vrais appartements pour eux et leur famille s’ils en avaient une, qu’ils pouvaient aménager à leur guise, et qui leur permettait, s’ils le désiraient, de faire une coupure avec leurs collègues quand ils ne travaillaient pas.
Les saisonniers avaient, sauf exception, droit à une chambre particulière. Les journaliers et les éventuels voyageurs de passage allaient au dortoir.  Mais ils devaient prendre leurs repas à la grande cuisine, et leurs loisirs étaient généralement partagés dans les espaces communautaires – à part ceux qui se pratiquaient par définition en chambre, bien sûr.

Malgré les années passées sur place, Kirun n’avait pas vraiment personnalisé son appartement.
Ce qu’elle y stockait était essentiellement utilitaire – des vêtements (de travail et pour les fêtes saisonnières), quelques ustensiles de cuisine pour ses jours de congés (si elle mettait les pieds dans la grande cuisine ces jours-là, elle se retrouvait à travailler comme malgré elle), un bâton de marche pour ses balades en surface, un peu de monnaie locale.
Les seules exceptions étaient quelques livres – Kirun n’aimait pas le kom et ses interfaces, ne s’en cachait pas, et préférait avoir une version physique des ouvrages qu’elle utilisait le plus – et quelques cadeaux faits par des ra, journaliers de passage ou aides de cuisine restés plus ou moins longtemps. Cadeaux simples, tels qu’on pouvait en trouver dans cette région agricole, mais dont la valeur tenait à ce qu’ils représentaient. Souvenirs d’amitiés ou de bons moments passés à travailler côte à côte.
Mais rien qui vienne d’ailleurs. Ou d’avant.

Les compagnons du Dispensaire avaient expliqué à Kirun, longtemps auparavant, qu’il y avait autant de réactions à l’absence de souvenirs antérieurs qu’il y avait d’Oublieux. Certains se mettaient à accumuler des objets, des choses matérielles pour ancrer leurs nouveaux souvenirs – ou essayer de retrouver leur ancienne vie. D’autres se concentraient sur les données immatérielles véhiculées par le kom. Certains tentaient à tout prix de laisser une trace d’eux dans la mémoire collective, plus vaste et apparemment plus durable. D’autres considéraient le passé et les souvenirs comme transitoires et ne s’attachaient plus qu’au moment présent… Il n’y avait pas de normalité. Juste une façon personnelle pour chacun de gérer ce grand vide dont il semblait être issu.
Et puis, au fur et à mesure que les Oublieux vivaient leur présent et le transformaient en passé, qu’ils mettaient plus de choses entre eux et le Dispensaire, qu’ils noircissaient à nouveau les pages du livre de leur vie, la question devenait moins importante. Et au bout de quelques années ou de quelques décennies, les ra, c’était ironique en un sens, oubliaient comment ils avaient débuté.

Mais ces notions n’effleuraient plus guère Kirun, désormais – parfaite démonstration de la dernière proposition – et elle finit de se préparer sans considération particulière sur son décor ou les causes profondes de l’ambiance dépouillée de son logement.
Ses préoccupations du moment tournaient autour de la commande qu’elle avait passée pour le repas du jour et qui avait dû arriver dans la nuit.
Elle quitta donc son appartement et, comme presque tous les matins, se figea en passant la porte. Elle fit demi-tour, alla récupérer son kom portable, et repartit en sens inverse. La relation qu’elle entretenait avec cet objet était un sujet de plaisanterie récurrent à la cuisine. Certains prétendaient même qu’elle l’oubliait dans les endroits les plus farfelus, voire dans certains plats, pour s’en débarrasser.
C’était faux. Kirun n’avait pas égaré un seul terminal portable depuis son embauche sur l’exploitation – bien que l’envie de s’en débarrasser, de préférence violemment, l’ait effectivement tenaillée un nombre incalculable de fois – mais cela faisait partie du folklore de la cuisine.
Avec un soupir quasi-inaudible, la cuisinière activa le machin et se brancha sur la fréquence locale, celle de l’exploitation, la seule sur laquelle elle acceptait de rester connectée en permanence pendant ses heures de travail : « Coi les ra, Kirun sur la fréquence. »
Puis elle se dirigea vers les réserves pour vérifier sa commande, en écoutant d’une oreille distraite les réponses des ra en poste à cette heure, et celles des accros au kom qui ne le coupaient que pour dormir… et encore.

Lorsqu’elle parvint aux réserves, une mauvaise surprise l’attendait.
Sa commande était arrivée, certes, mais pas exactement en bon état. Le ra responsable des quais de chargement et de déchargement était justement en train de s’époumoner, vraisemblablement contre l’expéditeur, sur une fréquence que Kirun ne captait pas et ne tenait pas particulièrement à capter si la moitié de la conversation qu’elle entendait était représentative.
D’un autre côté, plus la cuisinière observait le responsable, et plus elle avait le sentiment étrange qu’il en rajoutait.
Certes, les œufs écrabouillés allaient être à peu près inexploitables. Et elle allait devoir vérifier soigneusement et probablement parer la viande avant d’en faire de la farce là où elle avait plutôt prévu de belles tranches de steak ou des rôtis. Et l’expéditeur méritait de savoir qu’il avait mal arrimé et emballé son chargement et qu’il n’était pas question qu’il soit payé au prix convenu. N’empêche…
Le ra vociférant finit par couper sèchement la conversation et par se retourner vers Kirun avec un sourire d’excuse : « Ah, Kirun. Désolé. Il y a eu un problème avec ta commande. J’étais justement en train d’expliquer ce que j’en pensais au fournisseur. » Il fit un geste vague en direction du tunnel par où arrivaient les tramways.

Kirun l’observa encore un instant, avant de pencher la tête : « Tu as calculé mon temps de trajet à partir du moment où je me suis branchée sur la fréquence ? Ou tu beugles dans le vide depuis une demi-heure en attendant que j’arrive pour entendre ? »
Le ra ouvrit la bouche en regardant la cuisinière avec de grands yeux, puis il s’assit en secouant la tête avec un demi-sourire, avant de reconnaître : « Un peu des deux, j’avoue. J’ai estimé ton temps d’arrivée, et je parlais à l’annuaire de kom. »
La cuisinière éclata de rire. « S’il trouve un ra qui s’est enregistré sous le cognomen de “jrada’a édenté au poil moisi”, tu auras l’air malin… »
Le ra se mit à rire aussi : « Oui. Probablement. »

Lorsque tous deux eurent repris leur sérieux, Kirun s’assit confortablement sur une chaise : « Je peux savoir pourquoi tu t’es senti obligé d’en faire autant ? Et, au passage, ne te lance jamais dans le théâtre, hein… »
Le responsable des quais fit la grimace : « C’est stupide, en fait… » Kirun leva les yeux au plafond en silence, son attitude indiquant clairement qu’elle partageait cette analyse mais que ça ne répondait pas à la question.
« J’ai entendu parler de ce qu’il s’est passé avec les peintres, l’autre jour. » Cette fois-ci, Kirun le regarda avec attention. Elle ne voyait pas bien le rapport entre le groupe de ra qui s’était battu dans la cuisine quelques jours plus tôt, et un chargement abîmé.
« Je ne voulais pas que tu penses que je ne prenais pas tes commandes au sérieux, sous prétexte que ce ne sont pas des exportations ou qu’elles coûtent de l’argent au lieu d’en rapporter. » Kirun le fixait toujours, perplexe : « Ca ne me serait même pas venu à l’idée. »
« Je t’ai dit que c’était stupide. Mais bon, je n’avais pas envie d’être exclu de la cuisine. »
Kirun secoua la tête, mi-amusée mi-contrariée : « Tu as raison. C’est stupide. Je ne te tiendrai pas pour responsable des erreurs d’un autre. » Elle marqua une pause. « Qu’est-ce que tu as vraiment dit au fournisseur ? »
Son interlocuteur hésita avant de se lancer : « Qu’il ne serait payé pour aucune des denrées inutilisables. Et qu’il ne toucherait que la moitié du prix sur ce qui était mal empaqueté mais qu’on pourra récupérer quand même. » Après une nouvelle hésitation, il ajouta : « Je n’ai pas osé lui dire que nous ne ferions plus affaire avec lui au cas où ça se reproduirait. C’est quand même aussi un grossiste important, et il nous prend une partie de notre production. Même si ça me tentait bien quand j’ai vu la façon dont certains emballages avaient été préparés. »
La cuisinière hocha la tête. Ca paraissait cohérent. Elle se leva : « Je suppose qu’il ne me reste plus qu’à mettre tout le monde au travail pour voir ce qui pourra être récupéré, alors. Vous avez tout mis dans la réserve habituelle ? » Le responsable du quai hocha la tête. « Bien. Je donnerai la liste à l’intendant quand nous aurons fini et je le laisserai se dépatouiller avec la facturation. »
Derrière elle, une voix nota, un brin ironique : « Trop aimable. »

Kirun sourit au responsable du quai, salua l’intendant qui était arrivé dans son dos, et prit la direction de la cuisine, laissant les deux ra discuter de ce qui, dans l’accident du matin, pouvait vraiment être imputé à l’expéditeur, et des réductions qui seraient donc appliquées sur la facture.
Une nouvelle journée commençait. Objectif du jour : nourrir toute la communauté locale, avec ce qu’il y avait dans les réserves… La routine.
Kirun bifurqua dans le tunnel vers la cuisine en fredonnant tout bas. Elle n’allait certainement pas l’admettre devant quiconque mais, pour un peu, elle aurait presque remercié le ra négligent ou l’automate déréglé qui avait perturbé l’ordonnancement parfait des transports du tramway. Elle adorait un peu d’imprévu, un zeste de hasard, une larme d’accidentel, un soupçon d’inopiné, un fragment de rêve dans la réalité quotidienne. Juste ce qu’il fallait pour éviter de sombrer dans l’ennui mécanique. Quelques grammes de lakne dans un monde de zbasu. Oh oui, la journée commençait bien.

Lyne:
« Lityo veut partir. »
Kirun hocha simplement la tête en entendant l’intendant. Même si Lityo ne l’avait pas prévenue plusieurs jours plus tôt, elle se serait attendue à la nouvelle.
Il avait connu la mort, et il croyait avoir rencontré la Douleur. Il disait ne pas craindre les Brumes ni l’Oubli. Il se sentait prêt à rejoindre l’Arène.
Bien sûr, c’était faux.
Mais certaines expériences doivent être vécues et oubliées plusieurs fois avant qu’on en apprécie vraiment la profondeur. Pour certains chemins, il faut tracer ses propres cartes, car celles des autres ne sont jamais assez bonnes, assez précises, assez justes.
Aussi, quand Lityo avait évoqué son désir de départ, s’était-elle contentée de discuter de la date et des modalités. Et de lui souhaiter intérieurement d’apprendre vite, pour souffrir moins longtemps.

L’intendant l’observa un moment, tandis qu’elle attendait patiemment la suite.
Car il y avait une suite. Et l’intendant se demandait visiblement comment l’aborder.
« Comme nous en avions déjà discuté ensemble, je lui ai donné mon accord de principe. Mais comme il a un contrat annuel, je l’ai aussi prévenu qu’il ne pourrait partir qu’à la prochaine fête de printemps. A moins qu’on ne lui trouve un remplaçant d’ici là. »
Debout, les mains croisées dans le dos, Kirun conservait son attitude d’écoute polie et patiente.
L’intendant était visiblement mal à l’aise. Quoi qu’il ait à dire, il ne s’attendait pas à ce que la cuisinière apprécie ce qu’il allait lui annoncer. Et tous deux se connaissaient depuis assez longtemps maintenant pour qu’elle lui fasse confiance sur ce point : elle n’allait pas aimer ce qu’elle allait entendre.

Un silence pesant s’installa.
Kirun aimait bien l’intendant. Il était honnête – autant que sa fonction le permettait – et bien que hiérarchiquement supérieur à chacun des employés, il savait reconnaître la compétence, ou l’importance informelle, d’un ra au-delà de ce qui était écrit sur son contrat.
Pour une fois, elle décida de ne pas lui compliquer la tâche.
Elle lâcha donc un soupir audible, et s’installa confortablement sur une chaise : « Allez-y, crachez le morceau et qu’on en finisse. Je promets de ne pas vous frapper. De toute façon, j’ai laissé mon balai à la cuisine. »

Son changement d’attitude arracha un sourire fugace à l’intendant, et celui-ci se carra dans son fauteuil : « D’accord. Le kagnivo du kefalé nous envoie un ra. Un des leurs. Il arrive d’Hoslet aujourd’hui. Je l’ai affecté à la cuisine. »
Kirun ne dit rien. Digérant l’information. Notant dans un coin de sa tête que l’intendant avait eu raison : ça ne lui plaisait pas. Pas du tout, même.
Elle finit par hocher la tête : « Je vois. En tous cas, je vois pourquoi vous avez l’air d’avoir mordu dans une farespa et pourquoi vous tournez autour du pot depuis que je suis entrée dans votre bureau. Maintenant, dites-moi pourquoi c’est sur moi que ça tombe. »

L’intendant parut soulagé qu’elle ne remette pas à cause sa décision, et Kirun retint à son tour un petit sourire. Elle avait – gentiment – mené la vie dure à l’intendant depuis qu’il était arrivé. Et elle était quasi certaine qu’il se doutait qu’elle le faisait exprès, que c’était une sorte de jeu, de test parfois. Mais il n’en était pas encore sûr, et il avait quand même craint qu’elle ne fasse des difficultés. Ça promettait encore quelques belles joutes… Enfin, quand cette histoire serait réglée…

L’intendant se pencha en avant, plus à l’aise désormais, et commença à compter sur ses doigts :
« Il n’y a pas 50 raisons pour que le kefalé nous envoie quelqu’un. Un, » l’intendant baissa un doigt, « c’est un petit nouveau, ils veulent lui faire découvrir la vraie vie, qu’il en bave un peu mais pas trop en dehors du cocon du kagnivo, qu’il apprenne à se débrouiller un peu tout seul. Dans ce cas, je peux le mettre un peu n’importe où, comme n’importe quel journalier. » Kirun et l’intendant échangèrent un regard : aucun des deux ne croyait à ce scénario. Et certainement pas avec un avertissement venu directement d’Hoslet.

« Deux, » deuxième doigt rabattu, « c’est un emmerdeur. Suffisamment prometteur et/ou protégé pour qu’ils ne puissent pas le virer, mais suffisamment pénible pour qu’ils préfèrent que quelqu’un d’autre se le coltine pendant un moment. Ça veut dire que j’ai besoin de quelqu’un pour le garder dans le droit chemin, et ne pas le laisser tout saccager autour de lui. Et quelqu’un qui n’aura pas peur de ses éventuels protecteurs. » Kirun secoua la tête : « La flatterie ne vous mènera nulle part.
- Ce n’est pas de la flatterie. On arrive en été. Les responsables d’équipe à la surface ont autre chose à faire, et c’est la rentabilité de l’exploitation pour cette année qui se joue là-haut. Les équipes ici sont un peu moins chargées pour l’instant, mais Rin, aux approvisionnements, passerait son temps à me demander de le virer, et Ceppers, à la maintenance, le rouerait probablement de coups. Ça laisse la cuisine ou l’administratif. »
L’intendant releva brièvement son deuxième doigt : « Si c’est juste un incapable, c’est exactement la même chose en ce qui me concerne. »

« Trois, » et nouveau doigt rabattu, « c’est un espion. »
Kirun ne se mêlait pas de politique, mais elle savait quand même que le kagnivo qui possédait l’exploitation, et celui qui dirigeait le kastron, n’étaient pas du même bord. Même si ses lointains patrons prétendaient ne s’intéresser qu’aux affaires et ne pas vouloir faire de politique, quand on arrivait à un certain niveau, les limites se mélangeaient. Et une maison fut-elle Noble et en charge de l’un des kastrons les plus riches du Khanat, ne pouvait ignorer ce genre de puissance montante. Placer des espions n’était que simple précaution. Placer des saboteurs, par contre… « Je suppose qu’il vous est venu à l’esprit que tous les ra passent par la cuisine. Qu’ils y discutent bien plus librement que lorsqu’ils travaillent. Et qu’ils y sont bien plus détendus et donc vulnérables. » Elle ne pouvait guère en dire plus mais l’intendant n’en avait pas besoin. Il hocha simplement la tête : « Oui. C’est pour ça que j’ai besoin de vous. Et de savoir très vite ce qu’il est exactement. »
Kirun grimaça, et retint une remarque acerbe. Mais son visage devait être éloquent, car l’intendant ajouta : « Je sais. Mais je ne peux pas prendre le risque de le garder avec moi à l’administratif. Pour le coup, c’est vraiment trop prêt des données sensibles. Et aucun des autres n’aura le temps ou la capacité de le percer à jour si besoin. » Il laissa échapper un soupir : « La vérité c’est que, dans une exploitation comme la nôtre, tous les maillons sont des points faibles à un niveau ou à un autre. Nous n’avons pas d’inutiles, ici. »

La remarque fit sourire Kirun. Et son sourire s’élargit quand l’intendant réalisa ce qu’il venait de dire. Il leva les mains en signe de reddition : « D’accord, d’accord. Je sens que je n’ai pas fini d’en entendre parler, » avant d’ajouter plus sérieusement « mais vous voyez ce que je veux dire. »

Kirun hocha la tête, reprenant son sérieux aussi : « Ça serait quand même sacrément maladroit de leur part d’attirer l’attention sur leur ra de cette façon. »
L’intendant fit la moue : « Oui et non. D’abord, ça pourrait justement être un moyen de nous faire ignorer cette possibilité. » Kirun leva les yeux au plafond, dégoûtée : « Encore des histoires de probabilistes, c’est ça ? » L’intendant continua, sans se démonter : « Ça pourrait aussi être un moyen de focaliser notre attention sur ce ra, pendant qu’un autre espion arrive par ailleurs. Voire nous pousser à le virer pour que nous acceptions ensuite le premier ra venu qui serait le véritable espion. » Kirun reporta brusquement son attention sur l’intendant : « C’est vraiment tordu, ça. »

L’intendant haussa les épaules : « J’ai vu pire. » Puis il reprit son décompte, abaissant un nouveau doigt : « Autre possibilité, il vient espionner mais pas pour nous nuire, en tous cas pas directement. Pour estimer la valeur de l’exploitation. Soit pour la racheter, soit pour avoir des arguments pour augmenter les taxes dessus. Dans ce cas, la cuisine est exactement l’endroit où le mettre. C’est là qu’il verra le moins ce que produit et ce qu’expédie l’exploitation. »
Pour Kirun, ça revenait au même. L’utilisation qu’un espion ferait des informations qu’il trouverait importait moins que le fait de lui bloquer l’accès à ces informations. Mais elle ne releva pas : l’intendant était un repenti, un tcara qui avait renoncé à la Symbiose. Mais, avant ça, il avait probablement trempé dans pas mal de trucs tordus, à Natca ou ailleurs.

L’intendant continuait son décompte : « Dernière possibilité, c’est une punition. Il a fait une grosse bêtise, ou il a voulu faire de l’ombre à un trop gros poisson, et on l’envoie en exil. Pas trop loin, pour le garder à l’œil et le récupérer éventuellement, mais dans un poste suffisamment subalterne pour lui faire comprendre qu’il s’est planté. »
Kirun pencha la tête : « Pourquoi chez nous, alors ? Et pourquoi nous prévenir ?
- Parce que s’ils le recasent plus ou moins en interne, ils ont peur qu’il y conserve du pouvoir à travers son appartenance au kagnivo. Parce qu’ils pensent que nous lui en feront baver davantage si nous savons d’où il vient ou que, au minimum, nous ne nous laisserons pas embringuer dans ses complots… »
L’intendant soupira : « Ça pourrait même être un ambitieux maladroit qu’on envoie nous espionner comme punition. »

Kirun grogna : « En gros, ce que vous êtes en train de me dire, c’est que vous n’en savez rien. Mais que s’il est dangereux d’une façon ou d’une autre, la cuisine est le seul endroit où on ait une chance de s’en rendre compte avant qu’il ne fasse trop de dégâts, c’est ça ? »
L’intendant acquiesça : « C’est ça. Et, accessoirement, avec Lityo qui veut partir, j’ai une bonne excuse pour le mettre là plutôt qu’ailleurs, sans que ça éveille les soupçons. »

La cuisinière soupira et se leva en secouant la tête : « S’il n’est pas fichu de faire à manger correctement, c’est à vous que je servirai ses horreurs culinaires. » L’intendant accepta d’un hochement de tête : il s’était attendu à bien pire en représailles.
« C’est tout ? »
L’intendant ouvrit la bouche pour dire quelque chose, et se ravisa, se contentant d’un « C’est tout. » Puis ajouta, un peu à retardement : « Si vous pouvez m’envoyer Lityo, que je le prévienne qu’il va pouvoir partir plus tôt que prévu. »
Kirun accepta la commission d’un signe de tête, sortit du bureau et se dirigea vers la cuisine, inquiète.

Il y avait une autre possibilité à la venue d’un ra du kefalé. Une possibilité qu’elle n’avait pas évoquée avec l’intendant. Ni avec personne. C’est à peine si elle osait l’effleurer dans la solitude de son esprit.
Cela faisait longtemps.
Cela faisait si longtemps.
Cela faisait assez longtemps… Forcément…

Lyne:
Il s’appelait Ridan’i Polkur’i Fremden’i Sarvazin’i Deton’i Zelezin'i. Et encore, ça, c’était la version courte, pour les occasions pas trop officielles. La version longue était… vraiment très longue. Il en savait quelque chose : il avait dû la mémoriser depuis tout petit, et ça n’avait pas été sans mal.
Il s’était présenté sous ce nom “court” à l’intendant en arrivant, et celui-ci l’avait répété sans se tromper lorsqu’il l’avait présenté à son tour à la responsable de la cuisine. Soit il avait une très bonne mémoire – ce qui était possible – soit il avait été prévenu à l’avance – ce qui était tout aussi possible.
La cuisinière en chef, ou quel que soit son titre ici, avait écouté l’intendant réciter la litanie familière sans bouger, s’était tournée vers lui et l’avait jaugé du regard, avant de lui adresser un hochement de tête et un simple « Dani ». Ce n’était pas comme ça qu’on l’appelait à Hoslet et à Natca, mais c’était aussi bien. C’était même nettement mieux que certains des surnoms qu’on lui donnait quand il n’était pas censé entendre.
Elle s’était ensuite retournée vers l’intendant : « Il est installé ? Vous lui avez dit quoi ? »
Son ton n’était pas particulièrement respectueux, mais l’intendant ne s’en était pas offusqué : « Il reprendra la chambre de Lityo » – le  ra qu’il remplaçait, et qui devait partir d’ici quelques jours, un vodu au maximum lui avait-on dit – « et il est au dortoir des journaliers en attendant. Je lui ai souhaité la bienvenue parmi nous, » – Dani fut surpris de l’absence d’emphase sur ces mots, pas d’avertissement ou de remontrance discrète, une simple information – « et je lui ai dit qu’il était affecté à la cuisine et que vous lui expliqueriez le reste. C’est tout. »
La cuisinière accueillit la réponse d’un nouveau hochement de tête : « Je vois. Dans ce cas, je ne vous retiens pas. » Son menton indiqua la porte par laquelle il était arrivé. « Le repas de ce soir ne va pas se faire tout seul pendant que je lui explique le reste, comme vous dites. »
L’intendant avait souri, comme s’il s’était attendu à ce genre de réponse, avait lancé un salut aimable à la cantonade et était reparti comme il était venu.

La cuisinière s’était ensuite retournée vers le personnel de la cuisine, et les quelques ra attablés en train de manger ou de discuter, et avait lancé d’une voix qui portait dans toute la pièce : « Il s’appelle Dani. Il remplace Lityo. Et si vous avez des questions à lui poser, vous attendrez qu’il ait fini son service. Et vous le vôtre. »
L’avertissement était on ne peut plus clair, et personne ne s’y était trompé. Mais le plus instructif, c’était le grand sourire qu’affichaient certains des aides en s’affairant soudain à diverses tâches indéterminées. La cuisinière était peut-être d’un abord difficile, mais son équipe l’appréciait visiblement.

Elle s’était ensuite dirigée vers une table dans un coin, s’était assise et lui avait fait signe de prendre le siège en face d’elle. Dani avait obéi, en bon saisonnier face à son nouveau chef.
« Au cas où l’intendant m’aurait vraiment laissé toutes les explications, je m’appelle Kirun et je suis responsable de la cuisine. Certains m’appellent aussi le Migru, mais ils ont généralement assez de bon sens pour le faire là où je ne peux pas les entendre. »
Dani hésita à faire un commentaire ou à assurer que ça ne lui viendrait pas à l’esprit, mais Kirun n’attendait visiblement pas de réponse, car elle enchaîna sans interruption.
« Quelqu’un de ton kagnivo a pris la peine de prévenir l’intendant de ton arrivée. » Cette fois-ci, Dani eut bien de la peine à cacher sa surprise. Pas que quelqu’un ait prévenu, non, mais que la cuisinière soit au courant et, surtout, le lui annonce de but en blanc.
« Mais ce quelqu’un – qui n’a pas eu la délicatesse de laisser son nom ou son indicatif de kom soit dit en passant – a également oublié de préciser ce qu’il attendait que nous fassions de toi. En dehors du fait qu’il fallait qu’on te trouve une place bien sûr. Comme Lityo voulait partir, c’est moi qui hérite de ton auguste, ou de ton indésirable, personne. » Kirun l’observait toujours de son regard neutre. Impossible de savoir ce qu’elle pensait de cette situation, et il préféra se contenter d’un tout aussi neutre « Je vois ».
Cette remarque lui valut un sourire en coin et quelque chose qui ressemblait pour la première fois à une vague trace d’émotion. De l’ironie, en l’occurrence : « Mieux que moi, je n’en doute pas. »

Mais le sourire disparut aussitôt, et la cuisinière reprit : « Je me fiche de savoir ce qui se passe à Hoslet, et je me fiche de savoir pourquoi on t’a envoyé ici.
Ici » – son mouvement de main engloba la cuisine – « c’est mon domaine. Mes règles. En ce qui me concerne, tu remplaces Lityo. Le reste ne m’intéresse pas. Tu fais ton boulot, tu fais partie de l’équipe. Tu ne joues pas le jeu, tu dégages. C’est clair ? »

Dani réfléchit à la question. Sérieusement. Elle avait peut-être l’air d’une simple responsable d’équipe un peu bougonne dans une exploitation quelconque au fin fond des plaines d’Astharie, mais il ne doutait pas un instant de sa sincérité. Et ses échanges avec l’intendant prouvaient qu’elle avait les moyens de mettre sa menace à exécution, indépendamment des pressions du kagnivo. S’il ne faisait pas l’affaire, elle pourrait le faire renvoyer, et probablement pas que de la cuisine. Or il n’était pas question qu’il rentre à Hoslet en disant qu’il s’était fait virer.
Il leva la main et prévint – presque – honnêtement : « Je n’ai jamais travaillé dans une cuisine. »
Kirun fit un geste de la tête vers le personnel de cuisine qui s’affairait, sans pour autant le quitter des yeux : « La moitié d’entre eux non plus, avant d’arriver ici. Ce n’est pas la question. »
Il réfléchit encore un instant puis hocha la tête fermement : « Je ne connais pas vos règles, mais je suppose que si elles sont acceptables par des saisonniers normaux, alors je peux les suivre moi aussi, indépendamment de mon allégeance première. »
Kirun l’observa encore un court instant et il se demanda s’il n’aurait pas dû se contenter d’un « D’accord ». Mais elle lui tendit la main simplement : « Bienvenue dans l’équipe, alors. »
Il enlaça ses doigts dans les siens, complétant le geste traditionnel qui concluait un accord : « Merci. »

Lyne:
Spoiler for Hiden: Si quelqu'un n'aime pas le tcay, il n'a qu'à se plaindre à Zatalyz. Je n'ai pas eu le temps de trouver un remplaçant acceptable au kufy. Na  :P« Alors ? »
Kirun grimaça. L’intendant n’avait même pas attendu qu’elle soit chez elle pour l’appeler, et avait carrément préféré se poster sur son trajet. Elle se retourna vers lui : « Vous voulez vraiment discuter dans le couloir ? »
L’intendant, sans un mot de plus, se dirigea vers son bureau. La cuisinière le suivit en soupirant : elle aurait bien aimé boire un petit quelque chose après sa journée, mais elle comprenait son anxiété.
Encore que… ça ne lui donnait pas tous les droits.

Elle prit donc son temps pour s’installer confortablement dans un fauteuil en arrivant dans le bureau.
« Alors ?
- Alors je prendrais bien une tasse de tcay, merci. »
L’intendant la foudroya du regard, ouvrit la bouche, et se ravisa. Il se força à se détendre et se dirigea vers la carafe dans un coin, et dont il versa deux tasses. Il en tendit une à sa subordonnée, qui l’accepta avec grâce, en sirota une gorgée et s’adossa dans le fauteuil : « Y’a pas à dire, vous savez préparer le tcay. »
L’intendant renifla ironiquement. Tous deux savaient parfaitement que la carafe venait de la cuisine, qui alimentait l’administration quasi en flux continu. Une plaisanterie récurrente voulait d’ailleurs que le tcay ait remplacé lakne et zbasu comme énergie motrice de ce service.

L’intendant s’installa à son tour avec sa tasse.
Il se réfrénait aussi poliment qu’il le pouvait, mais il était évident qu’il bouillait de connaître l’avis de la cuisinière sur sa dernière recrue en date.
Celle-ci but encore une gorgée, autant parce que cela lui faisait vraiment du bien que pour marquer qu’elle n’était plus de service, avant de se décider à répondre : « Alors, pour ce que ça vaut, je pense que c’est un officier supérieur, ou un futur officier supérieur, qui a besoin de se savoir qu’il y a des vrais ra derrière la richesse de son kastron. Des ra qu’il dirigera peut-être un jour, mais qu’il devra aussi protéger et comprendre s’il ne veut pas se faire mettre dehors. »
L’intendant fronça les sourcils : « Supérieur à ce point là ? »
Kirun haussa les épaules : « Vous vouliez mon avis. Je ne dis pas que c’est le futur kefalé. Mais je suis prête à manger mon balai s’il ne rejoint pas le cercle de ses proches conseillers dans les années ou les décennies à venir. »

L’intendant rumina un moment l’information, et Kirun en profita pour se resservir une tasse. Elle en avait bien besoin. Former un nouveau était toujours épuisant. Ce n’était pas tant la technique, surtout s’il comprenait vite et qu’il était à peu près dégourdi, comme c’était le cas pour Dani. Non, le problème c’était de l’intégrer dans l’ensemble, le tout complexe et mouvant, que constituait l’équipe de la cuisine. Ca perturbait toujours ses sensations, ça provoquait des remous, et ça pouvait prendre un certain temps avant qu’il ne trouve sa place. Elle espérait que celui-ci serait capable de jouer suffisamment le jeu pour se fondre dans le groupe, mais s’il laissait ses habitudes de commandement reprendre le dessus, ça allait forcément faire des étincelles à un moment ou à un autre.

« Ce n’est pas que je mette en doute vos conclusions, mais il faudra probablement que j’argumente un peu plus si je dois présenter ça aux grands chefs. »
L’intendant parlait sur un ton extrêmement prudent, et Kirun eut un sourire fatigué : « Arrêtez un peu. Je ne vais pas vous manger si vous me demandez simplement de vous expliquer comment j’en suis arrivée à cette conclusion. »
Elle ferma les yeux, repassant la journée dans sa mémoire : « C’est tout un tas de petites choses, en fait. Plus une intuition qu’une vraie construction logique. » Elle avait toujours les yeux fermés, et l’intendant s’autorisa lui aussi un sourire. Kirun était bien trop proche de lakne pour montrer une quelconque déférence envers la logique, même si elle la manipulait bien mieux qu’elle ne voulait bien l’admettre. Et elle faisait la cuisine comme elle dirigeait son équipe – à l’instinct. Vu ses résultats, l’intendant n’allait pas s’en plaindre.
Apparemment indifférente aux réflexions de son interlocuteur, la cuisinière continuait : « D’abord, il se tient comme un officier. Deux pas exactement derrière son supérieur – ou vous, en l’occurrence.
Et il ne se considère pas comme un “journalier normal”. Il n’est pas dédaigneux, quand il dit ça, ni méprisant. Mais je pense qu’il sait ce qu’il vaut, et c’est plus que le commun des ra. Il est même probablement assez haut pour pouvoir décider quand il peut ignorer les règles les plus courantes. » L’intendant se garda bien de signaler qu’il connaissait au moins une ra qui ignorait aussi les règles quand ça l’arrangeait.
« Ensuite, ce n’est pas grand-chose, mais… Quand j’ai remis tout le monde au boulot pour pouvoir lui parler tranquille, Zenova et quelques autres ont rigolé. » Elle haussa les épaules. « Rien de bien méchant. On dirait que ça les amuse comme des gamins quand je fais la grosse voix. Mais lui, ça ne l’a pas détendu, au contraire. Il aurait du se sentir mieux et se dire que je n’étais pas vraiment méchante au fond. Mais il s’est crispé. C’était à peine perceptible, mais… »
Elle rouvrit les yeux et regarda l’intendant. Celui-ci hocha la tête : « Je vois ce que vous voulez dire. Il a compris que c’était vous le chef, et que tout le monde suivrait votre décision sans discuter. Moi y compris, d’ailleurs, vu que je vous ai laissée complètement seule face à lui. Donc s’il ne vous avait pas convenu… »
 
Kirun médita la réponse : « Je suppose que ça se tient.
Enfin… Sinon, il se maîtrise très bien. Quand je lui ai dit que nous avions été prévenus de son arrivée » – l’intendant faillit s’étrangler – « Vous l’av… » – mais il s’interrompit presque aussitôt.
« Oui. Je l’ai prévenu. De toute façon, il s’en doutait probablement vu votre façon de débiter le salmigondis qui lui sert de nom sans trébucher sur une seule syllabe. Mais il n’a presque pas bronché. Pour un peu, je dirais même qu’il n’a pas bronché du tout. Mais je sais qu’il a été surpris. » Elle secoua la tête : « Il a un côté désarmant. D’un côté, il est horriblement transparent dans la façon dont il admet implicitement qu’il n’est pas vraiment un journalier, et d’un autre, il pourrait avoir un masque quand il s’agit de réagir à ce qu’on lui dit. »
Elle réfléchit encore un instant avant de poursuivre :
« Et ce n’est pas un ra en disgrâce. Il reste loyal à son kagnivo. Plus qu’à son boulot actuel, c’est certain, même si je pense qu’il essayera honnêtement de concilier les deux autant qu’il le pourra. » Elle ajouta à mi-voix : « En tous cas, il a intérêt à essayer. »

Elle vida sa tasse : « Voilà. C’est tout ce que je peux vous donner. Il n’est pas incompétent, au moins quand il s’agit de travailler à la cuisine ; je ne l’imagine pas en espion, même si je vous accorde que ce serait la meilleure des couvertures ; il m’a l’air honnête et pas particulièrement désagréable, même s’il peut sûrement être pénible si ses principes sont en jeu ; et il est probablement au moins aussi doué que vous pour démêler les interactions au sein d’un groupe. Après, vous pouvez toujours essayer de voir si quelqu’un le connaît à Hoslet ou à Natca. »
« Mais pourquoi nous avoir prévenus, alors ? » Visiblement, la question taraudait l’intendant.
Kirun haussa une dernière fois les épaules : « Aucune idée. Se torturer l’esprit pour savoir ce que pensent les autres, c’est votre boulot. Moi, je fais la cuisine. »
Elle se leva et reposa sa tasse vide : « Merci pour le tcay. » Puis elle se dirigea vers la porte, avant de se retourner brusquement : « Oh ! » Elle regarda un bref instant l’intendant avec ce qui aurait pu être de la compassion : « Et il ne le montre pas, mais c’est un symbiotique. »
L’intendant répondit d’un léger hochement de tête, et Kirun l’abandonna à ses réflexions.
Elle espérait ne pas s’être trompée sur le compte de Dani.

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