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Rêve ordinaire

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Lyne:
Spoiler for Hiden: J'ai mis ma vision du "vieillissement". Je ne sais pas à quel point elle est envisageable / possible / réaliste / complètement farfelue (barrer les mentions inutiles), donc n'hésitez pas à en discuter. Et à compléter l'UM1 sur le sujet  :P« Kirun ? Y’a un ra bizarre qui te demande à la surface. »
La cuisinière tourna la tête vers l’ouvrier agricole qui l’avait interpelée : « Un ra bizarre ? Qu’est-ce que tu appelles un ra bizarre ? »
L’ouvrier haussa les épaules en se servant un en-cas : « Je ne sais pas. Ucikara, pas d’interface, habillé comme ils le sont dans les Monts de Givre, tu sais. » L’ouvrier fit un geste vague qui devait évoquer des vêtements chauds et épais. « Il doit crever avec la chaleur qu’il fait là-haut, mais il reste juste là à te demander. Je lui ai dit qu’il n’avait qu’à descendre, s’il voulait te voir, vu que tu n’allais pas lâcher la cuisine comme ça, mais il a juste dit qu’il préférait attendre dehors. Bizarre, quoi. »
Kirun réfléchit : « Bon. Merci pour l’information. » Et elle retourna vers la partie de la pièce où ses aides s’activaient.
« Tu ne vas pas voir ce qu’il veut ? » Même la bouche à moitié pleine, l’ouvrier avait l’air surpris.
Kirun se pencha sur une préparation pour la goûter : « Il a dit qu’il préférait attendre. Donc il va attendre ma pause. »
L’ouvrier la regarda encore un instant, puis il partit s’asseoir pour manger. Il n’allait certainement pas risquer de se fâcher avec la cuisinière pour un ra bizarre qu’il n’avait jamais rencontré. Mais il aurait bien aimé savoir ce qu’il voulait, ce type, quand même.

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A la pause de l’après-midi, Kirun prit sa chope, quelques gâteaux, et remonta à la surface.
C’était l’été et il faisait beau. Et chaud.
L’ouvrier avait raison : ce n’était pas le Salargug, mais il valait quand même mieux privilégier les vêtements légers. Kirun resta à l’ombre du bâtiment quelques minutes, pour habituer ses yeux à la lumière et son corps à la chaleur ambiante.
Elle en profita aussi pour repérer le visiteur, assis dans l’herbe au bord de la route. En plein soleil. Et, effectivement, vêtu pour un climat bien plus rigoureux.

Elle s’approcha et le salua poliment : « Je suis Kirun. Tu voulais me parler ? »
Le ra leva les yeux vers elle mais ne bougea pas : « Je cherche la cuisinière en chef de cette exploitation. »
Kirun s’assit à côté de lui : « Ca tombe bien, c’est moi aussi. Un gâteau ? »
Le ra fouilla dans son sac : « Pas pour l’instant, merci. On m’a chargé de vous remettre ceci. » Il tendit un enregistrement sur krili à la cuisinière. Qui regarda l’enregistrement, sa chope dans une main, et ses gâteaux dans l’autre.
Elle posa sa chope dans l’herbe, et se saisit délicatement de l’enregistrement : « Et “on” a un nom ? »
Le ra secoua la tête : « Il a dit que le nom que je lui donne ne vous dirait rien. Et que le nom que vous lui connaissez n’avait pas besoin d’être réveillé. Il a dit aussi que vous pourriez partager le message, si vous le jugiez bon. »
D’un mouvement souple, le ra se releva et remit son sac sur ses épaules.
« Ainsi me suis-je acquitté de la tâche qui m’avait été confiée. Puissent vos Rêves être agréables, cuisinière. »
Kirun se releva également, mais avec moins d’agilité, encombrée par les gâteaux et le krili : « Puissent les vôtres vous guider sur le chemin du retour, chaman. »
Le ra sourit en secouant la tête : « Apprenti, tout au plus. » Il hésita, et regarda les gâteaux : « Il a dit aussi que rien ne valait votre tarte aux klum, mais que le reste n’était pas mal quand même. »
Kirun rit et lui tendit la pile : « Je ne vais surtout pas contredire votre “il”. Pour la tarte aux klum, revenez aux fêtes, et je verrai ce que je peux faire. »
L’apprenti chaman escamota les gâteaux dans une de ses poches, s’inclina une dernière fois, et s’éloigna rapidement sur la route.
Kirun ramassa sa chope, fourra l’enregistrement dans sa poche, et reprit le chemin de la cuisine. “On” disait peut-être beaucoup de bien d’elle, mais elle ne risquait pas de lire l’enregistrement avec ses doigts.

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Même si elle avait le droit de partager l’enregistrement, Kirun préféra attendre d’être rentrée tranquillement chez elle le soir pour glisser le krili dans le lecteur de son terminal.
L’image qui se forma était de mauvaise qualité, et le son ne valait pas beaucoup mieux.
Ca grésillait, ça fluctuait, ça sautait, il y avait plein de parasites. Kirun n’avait jamais vu un enregistrement aussi pourri. D’un autre côté, s’il avait été fait dans les Monts de Givre, loin de l’influence de zbasu, ça n’avait rien de surprenant.
Mais ce n’est pas ça qui lui fit figer l’image.
Elle fixa avec stupéfaction le ra qui la regardait avec bienveillance, depuis ce qui ressemblait à l’intérieur d’une hutte enfumée.
Un ra ridé, voûté, décrépi, aux yeux enfoncés dans des orbites trop grandes, à la peau flasque et tavelée, aux cheveux clairsemés.
Kirun déglutit péniblement. Elle n’avait pas besoin d’écouter la suite. Elle savait ce que signifiait un tel délabrement physique.

Tristement, lentement, elle fit repartir l’enregistrement.
La voix était hachée et rauque, le souffle court, mais elle reconnut sans peine les inflexions chaleureuses de son vieil ami.
« Coi Kirun.
Il faudra plusieurs jours, probablement même quelques vodu, à ce brave gars pour te trouver. Surtout que je n’ai pas été très généreux dans les explications.
D’ici là, j’aurai franchi le dernier pas, et retrouvé l’Oubli d’où nous sommes nés.
Je sais que tu me comprendras et que tu ne me jugeras pas. J’espère qu’il en ira de même pour ceux qui m’ont connu, il y a longtemps, dans le seul foyer où je me sois jamais senti libre. Le seul endroit où on m’ait accepté pour ce que je suis et pas pour ce que je représente.
C’est à toi que je le dois, ce foyer. Et avec lui, la force de retourner suivre le chemin que mes ancêtres et les Sages de mon clan avaient tracé pour moi. Je voulais que tu saches que c’est le souvenir de tes coups de balai qui m’a permis de tenir aussi longtemps.
Mais il est trop tard maintenant, et j’en ai assez.
Co’o Kirun. Si les Sages ont raison, je reviendrai. Et alors, je repasserai te voir et nous pourrons à nouveau parler de tout et de rien en regardant les étoiles. Mais j’espère qu’ils se trompent. Je suis fatigué. Tellement fatigué.
Puissent tes Rêves croître et embellir, Kirun. Ma bénédiction, pour ce qu’elle vaut, t’accompagne. »

L’enregistrement se termina, et Kirun resta assise, fixant le vide qui avait remplacé l’image crachotante, perdue dans ses souvenirs. Ca faisait quoi ? Cinquante ans ? Soixante ? Au moins ça…

Finalement, au bout d’un temps indéterminé, elle tendit le bras et entra une fréquence personnelle sur le kom. Ce n’était pas une bonne façon d’annoncer ce genre de nouvelles, mais elle n’avait pas envie de traverser les couloirs et de tomber sur quelqu’un qui voudrait discuter, ou pire, plaisanter.

Ceppers répondit presque aussitôt, riant à moitié : « Kirun ? T’es malade ? Qu’est-ce que tu fais sur le kom à cette heure-ci ?
- Coi Ceppers. Cem est avec toi ? »
La responsable des équipes de maintenance dut entendre la gravité, ou peut-être la tristesse, dans sa voix, car elle changea immédiatement de registre : « Elle se lave à côté. Qu’est-ce qui se passe ?
- J’ai reçu un enregistrement cet après-midi. D’une vieille connaissance. Je suppose qu’il vous concerne aussi.
- D’accord. On arrive de suite. »
Kirun coupa la communication en attendant Ceppers et sa compagne. Le couple le plus improbable qu’elle ait jamais rencontré : l’ucikara qui avait quitté son clan avec perte et fracas en jurant de ne plus jamais avoir à faire à un chaman, et la tcara qui avait abandonné la Symbiose et fait le tour de tous les clans ou presque pour en apprendre davantage sur les Rêves.
Contre toute attente, ou peut-être à cause de leur relation si contrastée, elles avaient été très proches du ra qui venait de lui dire adieu. Et c’était probablement à elles qu’il avait pensé en disant qu’elle pourrait partager l’enregistrement.

On frappa légèrement à la porte, et elle alla ouvrir. Ceppers et Cem entrèrent rapidement – la seconde avait visiblement écourté ses ablutions, et avait encore les cheveux humides.
Sans un mot, Kirun relança l’enregistrement et s’écarta pour laisser ses visiteuses en prendre connaissance. La qualité était vraiment pourrie. D’où elle était, et ce n’était pourtant pas si loin, elle avait du mal à distinguer les mots. Mais elle n’en avait pas besoin. Ils s’étaient gravés dans sa mémoire et dans son cœur.

L’enregistrement se termina, et un silence pesant s’installa.
Cem finit par se retourner vers Kirun : « Tu crois qu’il a déjà … ? »
La cuisinière hocha la tête : « Tu le sais probablement mieux que moi. Si son désir d’Oubli était assez fort pour affecter son apparence physique à ce point, je n’imagine pas qu’il ait tenu plus d’un jour après avoir expédié le message. »
Ceppers sourit sombrement : « En fait, je parie qu’il a tenu uniquement pour envoyer le message. Il savait que tu le poursuivrais dans les Brumes à coups de balai s’il partait sans te dire co’o. »
Kirun remercia Ceppers de sa tentative d’humour d’un petit sourire triste, mais le cœur n’y était pas.

Elle récupéra l’enregistrement, puis hésita : « Vous en voulez une copie ? Ca sera probablement encore pire en qualité, mais… »
Les deux compagnes échangèrent un regard, puis Cem secoua la tête : « Non. Merci. Garde-le, mais… Je ne crois pas qu’aucune de nous deux aura le courage de le revoir. » Il y avait des larmes dans ses yeux et dans sa voix.
Kirun accepta d’un signe de tête, pas convaincue de maîtriser davantage sa propre voix, et alla ranger le petit krili dans une boite toute simple. La boite où elle rangeait toute sa richesse, les souvenirs des vies qu’elle avait croisées.

Puis elle se dirigea vers sa petite cuisine, y prit une bouteille et trois verres, et revint s’asseoir avec ses visiteuses. Ensemble, elles burent en évoquant les bons souvenirs de leur ami disparu.
Quand Ceppers et Cem sortirent dans le couloir et prirent la direction de leur appartement, elles titubaient nettement. Mais elles ne pleuraient plus.

Kirun n’était pas très stable non plus, mais elle finit de nettoyer les verres et rangea la bouteille vide.
Puis elle alla se mettre au lit en souhaitant silencieusement à son vieil ami que les Brumes lui accordent cet Oubli qu’il désirait si ardemment.
Et qu’elles lui offrent une meilleure vie si elles le renvoyaient dans le Khanat.

Lyne:
Un goût violet sur la langue.
Une odeur bourdonnante dans les narines.
Un bruit sucré dans les oreilles, et une image râpeuse derrière les paupières.
Une sensation de fleurs d’été sous les doigts.

Kirun ouvrit prudemment les yeux.
Ses sens basculèrent et se télescopèrent, se mélangèrent les uns aux autres dans une explosion de couleurs et de sensations étranges, avant de reprendre, à peu près, leur place habituelle.
Bienvenue dans le monde des rêves, murmura une pensée ironique dans sa tête. Difficile de savoir s’il s’agissait d’une des siennes, ou d’une phrase égarée par un autre rêveur.
Ici, par définition, tout était possible.

Avec un minimum de mouvements, elle observa son environnement immédiat, mettant à contribution autant de ses sens que possibles.
Elle nota au passage que son odorat avait encore pris le pas sur une partie de son toucher. Heureusement, ici, nager dans les odeurs était tout aussi naturel que marcher sur des couleurs ou voler à travers la musique.

Cette partie du monde des rêves ne lui disait rien. Mais ça ne voulait pas dire grand-chose. C’était un monde sans cesse en mouvement, bien plus sensible aux rêves des ra que le khanat dans lequel elle évoluait habituellement. Bien plus facile à modifier, même par quelqu’un qui n’avait qu’une faible affinité pour lakne.
Et les résultats nés des myriades de rêves qui s’entrecroisaient pouvaient varier d’un trésor unique à des dangers bien réels. Plus d’un rêveur avait fini dans les Brumes après que son parcours ait viré au cauchemar. Littéralement. Et dans ces cas-là, le revif pouvait être sacrément compliqué.
Mais bien sûr, il y avait autant de contes sur le ra devenu richissime après un rêve particulièrement heureux, que sur tous ceux qui n’avaient jamais retrouvé leur corps.

Kirun monta sur un effluve de klum, et entreprit de le suivre. Ici, toutes les directions se valaient, mais c’était une odeur familière et agréable même si, pour l’instant, c’était surtout un contact doux et chaud sous ses pieds.

Au bout de quelques pas – mais qui pouvait dire ce que représentait un pas – elle réalisa qu’elle n’était pas seule. Une silhouette avançait à côté d’elle.
Elle ne pouvait pas dire “marchait”, car il ne semblait s’agir que d’une ombre, comme celle d’un ra encapuchonné dans une longue cape vaguement luminescente, et que le mouvement correspondait davantage à un glissement qu’à une déambulation.
Un mort.
Un ra dont le corps ne fonctionnait plus et qui, rappelé par les Brumes, cherchait à retourner dans le khanat pour retrouver une existence matérielle.

Elle se demanda s’il la suivait. S’il la voyait même.
Impossible de répondre à cette question. Mais au moins ne s’agissait-il pas d’un danger.
Elle continua donc sa progression. Guettant les signes d’un changement inopiné, d’un mouvement menaçant, d’un indice qui signalerait un piège. Mais l’effluve serpentait, montait, descendait, se dédoublait parfois pour se reformer plus loin sans raison apparente, toujours douce et chaude, vaguement épicée – comme si ses pieds avaient pu renifler les épices – et semblant même se renforcer.
Le mort avait disparu à un moment ou à un autre de sa progression, sans qu’elle le remarque.
Ainsi allaient les rêves.

L’effluve commença à rétrécir sous ses pieds, tandis qu’elle surplombait un champ d’étranges formes blanchâtres aux innombrables bras chevelus, qui ondulaient dans un courant invisible.
Il l’avait déjà fait plusieurs fois depuis le départ, et Kirun ne s’en inquiéta pas outre mesure.
Mais bientôt, il se réduisit à la largeur de deux pieds, puis d’une main, avant de se restreindre à une sorte d’épais filament. L’odeur ne s’était pas effilochée, plutôt concentrée, et le filament semblait une essence condensée de klum qui faisait plisser le nez à Kirun et lui mettait les larmes aux yeux, même si c’était ses pieds qui suffoquaient en suivant la piste odorante.

Elle continua cependant d’avancer.
Il y avait des tas de théories sur les meilleures façons de se déplacer et d’atteindre un but dans le monde des rêves. Ou d’en sortir avec un minimum de dommages. Et la plupart se contredisaient entre elles.
Kirun n’y connaissait pas grand-chose et préférait donc suivre son premier instinct autant que possible. Jusqu’à présent, elle n’avait pas eu à se plaindre de cette méthode, même si ça ne dispensait pas de surveiller ce qui se passait alentours.
Et même si l’odeur de klum devenait écœurante au point de lui cisailler les pieds.

Le câble de plus en plus fin, et en même temps de plus en plus dense, la mena jusqu’à une étrange plateforme, où un brusque coup de vent le dispersa comme s’il n’avait jamais eu d’existence tangible.
Kirun ne s’attarda pas sur ce qui se serait passé si elle avait encore été en équilibre dessus à ce moment-là. Ce n’était pas ainsi que fonctionnait le monde des rêves.
Et, de toute façon, elle avait d’autres pendo à fouetter : la plateforme surplombait une mer de nuages sous un plafond de roches luisantes, sans rien qui justifia sa lévitation, et surtout sans nulle part où aller au-delà des deux premiers pas. Et elle avait vraiment mal aux pieds.

Elle ferma les yeux et écarta les bras, essayant de renifler ou de palper une odeur familière.
Mais son toucher semblait avoir repris son fonctionnement habituel, et son nez ne lui apporta qu’une odeur de neige.
Elle rouvrit les yeux. De la neige. Des klum et de la neige. Bon.

Une ombre à la limite de son champ de vision lui fit lever la tête. Une autre plateforme se déplaçait paresseusement non loin de la sienne.
Elle tourna lentement la tête et, au fur et à mesure, l’espace autour d’elle sembla se remplir de dalles rocheuses flottant au-dessus des nuages. Elle ne les voyait pas apparaître, mais on aurait dit que son regard leur donnait de la consistance.
C’était d’ailleurs peut-être le cas, pour ce qu’elle en savait.

Les dalles se déplaçaient les unes par rapport aux autres, et Kirun était certaine que la sienne ne faisait pas exception, même si elle n’avait aucune sensation de mouvement.
C’était difficile à distinguer, mais un semblant d’ordre paraissait animer le troupeau de pierres volantes. Un lent tourbillon qui s’élevait vers la voûte lumineuse.
Mais un tourbillon capricieux, avec des plates-formes qui faisaient soudain demi-tour, d’autres qui se décidaient soudain à chuter, ou qui remontaient comme des flèches en éparpillant leurs sœurs sur leur parcours.
Le tout dans un silence irréel.

Kirun tentait de surveiller les mouvements des pierres les plus erratiques. Pas question de se faire percuter par un bolide ivre. Mais toute la volée finit par atteindre la voûte sans encombre et entreprit de la longer à une vitesse phénoménale, si elle en jugeait par le mouvement apparent du ciel minéral, vers une destination inconnue.
Progressivement, les plates-formes se rapprochèrent, semblèrent se souder, tandis que la lueur du plafond diminuait, et la rêveuse se retrouva bientôt sur un sol rocheux des plus classique, dans ce qui ressemblait à une grotte dont les parois auraient été trop éloignées pour qu’elle les distingue.
L’obscurité continua de progresser doucement, jusqu’à gagner toute la grotte, et Kirun se retrouva aveugle.

Elle ferma ses yeux inutiles, et se concentra sur ses autres sens. Le vent murmurait, jouait dans ses cheveux, tourbillonnait autour de ses chevilles, riant de clochettes cristallines, et elle sourit en réponse. Elle n’avait pas senti un souffle d’air pendant toute sa chevauchée sur la pierre, mais le vent parlait de grands espaces, de stalagmites de glace et de la douceur des mehteh.
Doucement, un pied devant l’autre, elle avança en suivant le rire du vent. Lorsqu’il cessa de souffler, elle s’arrêta et rouvrit les yeux.

Des fleurs de glace éclairaient le sol autour d’elle. Elle les admira un moment. Elle n’en avait jamais vu de si belles.
Un papillon vint doucement se poser sur son épaule, et lui effleura la joue du bout de l’aile.
Elle tourna la tête pour admirer le motif brillant que ses battements ne montraient que par intermittence, les yeux pleins de larmes.
Elle souffla doucement : « Coi, mon vieil ami. »
Elle avait évité de parler jusque là, car les mots avaient trop de pouvoir dans le monde des rêves, même quand ils étaient murmurés. Mais elle ne se sentait pas en danger ici.

Il lui avait dit, longtemps auparavant, un jour où ils regardaient les étoiles ensemble, que le papillon virevoltant n’était pas vraiment son ancêtre totémique. Mais qu’il était le papillon virevoltant, même si ce n’était que dans le monde des rêves.
Elle l’avait cru, bien sûr. Mais elle n’aurait jamais pensé le rencontrer sous cette forme. Et elle n’avait certainement pas imaginé qu’il serait si beau.
Elle hésita à lever la main pour le toucher, mais le papillon s’envola, effleurant une nouvelle fois sa joue, comme une bénédiction, ou un adieu, avant de s’éloigner, étoile multicolore dans l’obscurité de la grotte.
Kirun le suivit des yeux, jusqu’à ce qu’elle se rende compte que ce qu’elle voyait n’était qu’un des innombrables points lumineux qui éclairaient le plafond de sa chambre lorsque le terminal de kom lançait sa séquence de réveil.

Elle referma les yeux, savourant cet instant où le monde des rêves était encore presque à portée de main, profitant du sentiment d’apaisement que le papillon lui avait laissé.
Peut-être qu’il avait trouvé la paix, finalement.

Et puis elle se leva et arrêta le terminal.
C’était pas tout ça, mais le repas n’allait pas se faire tout seul.

Lyne:
L’orage s’abattait sur les plaines en lames ininterrompues. Les gouttes épaisses, lourdes, martelaient la végétation, leur rythme impitoyable à peine altéré au passage d’une brusque bourrasque. Les éclairs lacéraient les nuages indifférents, et ceux-ci n’en finissaient plus de déverser sur les champs en contrebas leur liquide cargaison. Le tonnerre roulait du Delta au Mont d’Ambre, et revenait sur ses pas en échos dissonants.
Ce n’était vraiment pas un temps à mettre un pendo dehors, et la plupart des ra s’étaient dépêchés de trouver un abri aux premiers signes avant-coureurs de la tempête.

Depuis l’un des bâtiments qui émergeaient au-dessus de la surface, l’intendant et les responsables des différents secteurs agricoles observaient le déluge avec deux Semenciers.
La région était coutumière des orages de fin d’été, mais celui-ci était particulièrement long et violent, et tous s’inquiétaient de ses conséquences sur les récoltes. Tous guettaient aussi les sombres convulsions des nuages, craignant à tout moment de voir leur bouillonnement violacé se déchirer sur une cataracte de grêle.
Le bruit des gouttes qui crépitaient sur les toits et dans les flaques – pour ne pas dire les mares – qui s’étaient formées dans la moindre dépression, était assourdissant, et après quelques inquiétudes échangées en criant, les ra avaient renoncé à essayer de parler. De toutes façons, ils ne pouvaient ni dire ni faire grand-chose, à part constater les dégâts à la lueur intermittente des éclairs, et peut-être anticiper les mesures de sauvegarde à prendre le lendemain.

Une forme se glissa à côté d’eux, et plusieurs sursautèrent. Ils n’avaient pas entendu Hisnat approcher. Celui-ci déplia les pieds de son plateau pour en faire une table basse sur laquelle étaient disposées des boissons chaudes et une collation revigorante.
« De la part de Kirun. » – cria Hisnat par-dessus le vacarme – « Elle a dit que si vous n’avez pas tout bu et tout mangé quand je reviens, je peux vous jeter dehors pour vous aider à attraper le rhume que vous méritez. » Il avait l’air particulièrement content en délivrant son message. Même s’il avait beaucoup grandi ces derniers mois, il n’avait pas perdu son goût pour les tours pendables. Et menacer ainsi les principaux responsables de l’exploitation, dont l’intendant, sans risquer de représailles…
Les ra se regardèrent : maintenant qu’on le leur faisait remarquer, effectivement, la température avait nettement baissé depuis qu’ils étaient montés observer le ciel, plus tôt dans l’après-midi. L’un deux secoua la tête en souriant, et dit quelque chose qui se perdit dans le fracas du tonnerre. Mais tous se regroupèrent sans se faire prier autour du plateau, et entreprirent de lui faire honneur.
Hisnat resta encore un instant pour vérifier que le message était bien passé, puis il reprit le chemin des profondeurs de l’exploitation.

Quand il revint à la cuisine, la pièce était bondée.
On aurait dit que tous les résidants de l’exploitation s’étaient retrouvés là pour manger un morceau et bavarder en attendant la fin de l’orage. Ce n’était pas le cas, bien sûr. Un certain nombre d’entre eux étaient déjà repartis s’occuper dans leur chambre ou dans les autres salles communes où on pouvait se divertir. Mais la pièce ressemblait quand même une volière bruissante, chaude, et un peu moite, où le personnel de cuisine s’activait sans relâche.
Hisnat s’approcha prudemment de Kirun, immobile au milieu de l’agitation de ses aides. Il fallait faire attention, dans ce genre de situation : on ne savait jamais quand elle allait bouger, ni dans quelle direction, mais mieux valait ne pas se trouver sur sa trajectoire. Elle était rarement conciliante quand il s’agissait de la bonne marche de sa cuisine. Surtout en période de forte activité.
Mais la cuisinière se retourna simplement quand il fut à deux pas, et lui lança un regard interrogateur. « Ils ont commencé à manger ce que tu leur as préparé. » s’empressa de répondre Hisnat à la question muette. « Je crois même qu’il y en a un qui a dit “Merci Mam’U’Kirun” en rigolant, mais c’était difficile à saisir avec le tonnerre, la pluie et tout ça. »
La ra laissa échapper un petit rire désabusé : « Heureusement pour eux, je n’ai aucun rapport avec Mam’Ucika. Je soupçonne qu’elle serait beaucoup moins patiente que moi et les laisserait tomber malades. Juste pour qu’ils apprennent une bonne fois pour toutes. »

Hisnat se poussa pour laisser passer un aide chargé d’un énorme quartier de viande : « Je remonte chercher le plateau dans combien de temps ? »
Kirun reprit sa position première, mais répondit par-dessus son épaule : « Donne leur un bon quart d’heure.
- Et tu étais sérieuse ? Je peux… Enfin tu veux vraiment que je les jette dehors s’ils n’ont pas tout mangé ? » Hisnat semblait partagé entre le désir et l’inquiétude.
Kirun lui tournait toujours le dos, mais le sourire était audible dans sa voix : «  Je ne pense pas que tu aies à t’inquiéter pour ça. Mais oui, j’étais sérieuse. Tu peux même emmener un balai quand tu remonteras, si tu veux. Des fois que ça les aiderait à réaliser qu’ils perdent leur temps là-haut, et qu’ils ne peuvent rien faire pour arrêter l’orage. Enfin, sauf si l’un d’entre eux est un Brumaire, bien sûr. » Un reniflement ironique accompagna la mention de la secte légendaire. Difficile de dire si la cuisinière ne croyait pas aux Brumaires, ou si elle n’imaginait pas l’un des ra postés à la surface comme en faisant partie.

Hisnat sursauta. Il ne connaissait personne qui abordât ce sujet avec une telle désinvolture. Il hésita à poser quelques questions sur la supposée maîtrise météorologique des Brumaires, mais décida plutôt de profiter à fond de l’autorisation explicite qui lui avait été donnée. Il fila chercher un balai en calculant mentalement combien de temps il lui faudrait pour remonter jusqu’à la surface, et en se demandant s’il y avait une chance qu’il puisse l’utiliser pour autre chose pendant le quart d’heure qui lui était accordé.

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