La tarte aux klum

« Mais qu’est-ce qu’elle fait ? »
Dani chuchotait aussi bas qu’il le pouvait, imitant ses collègues qui se faisaient aussi discrets que possible.
Zenova lui répondit sur le même mode : « De la tarte aux klum. »
Dani la regarda, surpris. Depuis quand la tarte aux klum nécessitait-elle un tel luxe de précautions ?
Zenova sourit en voyant sa tête, et articula silencieusement : « Plus tard. »
Dani accepta la réponse, et se mit au travail en s’appliquant au silence, tout en gardant un œil sur Kirun complètement absorbée par sa tâche.

Elle était revenue de la surface un peu plus tôt avec un panier hermétique, qu’elle avait posé sur une table, table qu’elle avait poussée et tirée jusqu’à un endroit qu’elle semblait considérer comme adéquat, même si Dani ne voyait pas en quoi il était différent du reste de la cuisine.
Ces préparatifs avaient été le signal d’une baisse soudaine du bruit ambiant.
Peu de ra étaient levés encore, en ce jour de fête de l’automne, mais ceux qui préparaient le repas du matin s’étaient tous mués brusquement en automates silencieux aux gestes exagérément prudents.

Elle avait rapidement garni de pâte une douzaine de plats à tarte – elle devait avoir préparé la pâte avant de monter à la surface – puis elle avait ouvert le panier et sorti les klum en fredonnant un chant bizarre.
La cuisine avait collectivement retenu son souffle, et le travail avait quasi cessé tandis qu’elle pelait et découpait les fruits selon des motifs complexes.

Dani ne parvenait pas à définir quels critères guidaient le couteau de la cuisinière, ni pourquoi elle rejetait certaines portions, mais ses gestes étaient assurés, et les morceaux s’alignèrent progressivement et sans ordre apparent, dans les différents moules, jusqu’à les remplir complètement.
Puis elle ouvrit plusieurs fours et glissa les tartes dedans. La douce lueur des cristaux krili se répandit, indiquant que la cuisson commençait.

Kirun se retourna et sourit à ses aides : « C’est bon, vous pouvez respirer. »
Ça ressemblait à une vieille blague, mais tout le monde laissa échapper un petit rire, avant de reprendre une activité plus normale. En tous cas, plus bruyante.

Kirun s’approcha des petits pains que Dani avait été en train de fourrer de farce à la viande et aux légumes : « Le problème, quand on ne regarde pas ce qu’on fait, c’est qu’on a du mal à viser droit. »
Elle montrait un pain où le trou de remplissage était particulièrement excentré. Dani fit la grimace, pris en flagrant délit d’inattention. « Je n’avais encore jamais vu préparer de tarte aux klum comme ça. »

Kirun sourit, apparemment pas plus fâchée que ça mais passant quand même en revue les petits pains et agitant ceux qui n’étaient pas conformes à ses critères : « Et tu n’en as probablement jamais mangé non plus.
Les gens de la Ville mangent les klum comme si c’était de vulgaires fruits. Et je suppose que c’est tout ce qu’ils sont quand ils arrivent là-bas.
Mais les chamans des montagnes les appellent vrosne. Ça veut dire quelque chose comme “la porte des rêves”, je crois. Ici… » – elle haussa les épaules – « ils sont quelque part entre les deux, je suppose. Pas aussi puissants que dans les Monts de Givre, mais c’est une alternative plus agréable que l’ivresse, je trouve. A condition de bien choisir ses klum, bien sûr.
- Comment ça ?
- Ils agissent comme des gourdes. Ou des filets, je ne connais pas la théorie.
Mais des fragments de rêve se prennent dedans. Toutes sortes de rêves. Les bons comme les mauvais.
Toute la difficulté d’une bonne tarte aux klum, en fait, c’est de choisir les bons rêves, et d’assembler ceux qui vont à peu près ensemble. Et de ne pas trop en perdre à la cuisson. »

Zenova arriva avec un plateau pour emmener les petits pains au four : « Et Kirun est la meilleure de tout le Khanat pour la tarte aux klum, tu verras… Eh ! T’as pas fini ! » ajouta-t-elle d’un ton accusateur.
Dani se remit d’urgence au travail, tandis que Kirun secouait la tête : « Pas du Khanat. De Celifet, oui. Sur le kastron, déjà, il y a de la concurrence. Et si on regarde toutes les Plaines…
Non. Je fais de la bonne tarte, c’est vrai. Mais je ne sais pas ajouter l’ingrédient plus classique, celui qui, en plus, mettrait en valeur le goût du klum.
Je me contente de mettre les rêves à disposition des ra. »
Zenova n’avait pas l’air convaincue, mais elle n’insista pas, préférant aider Dani à finir de préparer les pains. Et Kirun s’éloigna pour vérifier que tout se passait bien dans le reste de la cuisine.

Dès le repas du matin expédié, tout le monde partirait faire la fête à Celifet, y compris ses aides.
La cuisinière sourit. Ce ne serait peut-être pas la première fête agricole de Dani, mais si Zenova avait son mot à dire, il goûterait sûrement sa première vraie tarte au klum.

Il s’était bien intégré à la cuisine, et il fallait savoir ce qu’on cherchait pour se rendre compte qu’une partie de lui continuait d’analyser, de peser, d’estimer, chaque situation, chaque ra, chaque conversation selon une autre échelle.
L’intendant avait un peu tiqué quand elle lui avait fait part de ses doutes sur l’avenir de sa dernière recrue. Former un futur concurrent potentiel de ses patrons… Il avait remonté l’information à qui de droit, sans effet visible pour l’instant.
Soit on ne l’avait pas crû, soit ça n’inquiétait pas en haut lieu, soit ils cherchaient un moyen d’exploiter la situation à leur avantage, soit ils s’en fichaient, soit… L’intendant se perdait en conjonctures.
Kirun, elle, haussait les épaules quand il abordait le sujet. La seule chose qui la concernait dans tout ça, c’était que, pour l’instant, Dani restait à la cuisine.