Rébellion

NDA : Ce texte traînait dans mes cartons, à moitié achevé, depuis longtemps. Donc, je l'ai achevé, mais il est encore bien bancal. N'hésitez pas à en faire quelque chose, à tout reprendre même si ça vous inspire.

Je n’arrivais pas à me décider.

Quelle était la pire garnison possible dans tout le Khanat ?

Je crois que j’avais vu tous les trous à gnuz que ce foutu empire avait à offrir.

J’avais fait mon service dans la jungle, où la moiteur étouffante vous liquéfie dans votre armure, faisant proliférer d’étranges champignons et des moisissures nauséabondes.

J’avais passé aussi quelques saisons dans la chaleur absurde du Salargug, à bouffer du sel et du sable pour le plaisir de quelques officiers sadiques.

Et maintenant, je me retrouvais à me peler les miches, quelque part sur le bord de la Baie de Givre, dans un coin où aucun ra n’était assez fou pour s’installer. Mais la légion, elle, était là. Pourquoi ? Il n’y avait rien ici en dehors de la glace, des étranges aurores bariolées par la lumière de Stigi et de quelques bestioles bizarres dont je ne savais même pas le nom et dont la carne était plus grasse qu’une cuillère d’huile.

Et on se pelait. Grand Khan, comme on pouvait se peler dans ce foutu pays… pour un peu j’aurais regretté le Salagug. Non, quand même pas à ce point. Nos armures étaient soi-disant équipées d’un circuit de réchauffage et d’une isolation à toute épreuve, sauf que si loin de toute civilisation, bonne chance pour les recharger et pour les réviser. J’attendais avec impatience que l’autre glandu qui nous servait de Dékarque se décide à nous faire faire demi-tour.

J’ai une théorie bien précise sur les conditions pour prendre du galon dans la légion. Il faut avoir un tempérament de sadique masochiste. Parce que sinon, pourquoi est-ce que les officiels nous diraient de venir ici, hein ? À part pour le plaisir de nous en voir baver… Bon, faut être honnête : pour s’engager dans la Légion, faut de toute façon avoir un tempérament de masochiste. Un des proverbes ne dit-il pas “Pour vaincre la peur de la Douleur, aime-la” ? Le genre de baratin pour jeune recrue, “plus fort à chaque revif” et autre blabla du même style.

Je commençais à me dire que ça suffisait comme ça. J’en venais à me demander pourquoi je m’étais engagé.

Ha, c’est sûr, quand on les voit défiler dans les régions du centre, avec leurs belles armures rutilantes et leurs grosses armes, les légionnaires font envie. Ils racontent leurs histoires sur des terres lointaines, et on a soudain envie de voir du pays.

Ben, du pays, j’en ai vu, et je n’en vois plus autant l’intérêt. Et l’armure, loin de Natca, quand on la porte sur le dos des jours et des nuits, qu’elle devient un piège en vous entrainant dans le fond du Delta, ou un réfrigérateur comme ici, on n’a qu’une envie, c’est de la balancer dans la première congère et de se trouver des peaux de bêtes comme les autochtones des régions plus civilisées.

Ici, il n’y a même plus d’autochtones, c’est vous dire si on n’a rien à y faire.

Moi, j’avais signé pour les aventures. Le truc le plus excitant que j’avais fait dans ma jeunesse, c’est faire le mur pour aller boire à la taverne de la ville d’à côté. Passionnant, quoi.

Seulement, les aventures, dans la légion, ça se résume à sauver sa peau, à se pisser dessus en espérant en réchapper, et à courir beaucoup. Les autres trouvent le moyen d’embellir les choses, une fois que ça se calme, mais la vérité est la suivante : ça n’a rien d’amusant, c’est juste une vie de fou. Ouais, j’ai fait plus de revif que la plupart des fermiers de ma ville natale, mais je ne m’y habitue pas, ça me met toujours autant en vrac.

Et ce qu’on oublie de dire, aussi, c’est qu’entre ces moments “d’aventure” où on ne souhaite qu’une chose, être ailleurs, il y a d’énormes périodes où il ne se passe rien, en dehors de corvées débiles.

L’ennui. Plus que la gloire, l’honneur ou la combativité, ce qui définit la légion, c’est l’ennui. Je ne vais pas me plaindre, je préfère ça à faire des sauts en revif, mais quand cela fait des jours qu’il ne se passe rien, qu’il faut suivre la routine quotidienne de l’armée et que la seule chose qui fait passer le temps est un vieux jeu de cartes si usées qu’on devine les valeurs en transparence… on en vient presque à regretter de ne pas être en train de se faire poursuivre par un njebé.

Et là, sur cette affectation, je ne sais pas ce qui avait pris aux gradés bien au chaud, mais je commençais sérieusement à me demander s’ils n’essayaient pas de nous tuer de froid et d’ennui. Ça allait finir par un aller direct en revif. Tout le monde était au bord de craquer. Ils croyaient quoi, les galonnés ? Que la Horde Sang allait sortir d’un tas de neige ? Personne n’était là, pas même les Brumes. Même ces cochonneries avaient trouvé le pays trop froid.

Plus le temps passait, plus le blizzard se faisait tranchant, plus l’idée de prendre la poudre d’escampette dans la première Brume venue me trottait dans la tête. Je me mettais à douter de ce qui m’avait vraiment motivé à signer ce fichu contrat. Les aventures, ça paraissait trop idiot. Sans doute un recruteur qui avait échangé mon autographe contre un coup à boire. Est-ce que ça m’avait vraiment amusé un jour, ces branazeries ?

On avançait chaque jour un peu plus loin de la civilisation. Si au moins ce fichu Dékarque nous disait pour quoi. Mais rien, nada. Plier le camp, avancer, dégager les chars des congères, réparer les pannes comme on pouvait… Sauf qu’ici, lakne était tout puissant, tout se délitait à toute vitesse. On n’était pas des explorateurs et il n’y avait rien à faire dans le coin, alors à quoi ça rimait ? Je commençais à me demander comment on arriverait à rentrer. En revif express, après être mort gelé, sans doute. Sauf que si loin de tout, pas sur que RevInc assure ses contrats. Peut-être que mon vœu absurde de finir dans les Brumes allait être exaucé ; bizarrement ça ne m’apportait aucune consolation.

Un jour de plus, et je prenais un bloc de glace pour écraser le crâne de piaf de ce Dékarque. Je suis sûr que je l’aurais fait. Mais il a eu de la chance. Parce qu’on a trouvé quelque chose de différent.

Là, au milieu des glaces, par une température si basse que si on s’amusait à cracher, on se retrouvait avec un glaçon entre les dents, il y avait… Un palmier. Même pas gelé. On aurait dit qu’il venait tout droit du Delta. Il sortait de la neige comme si c’était une plage de sable blanc.

J’ai cru que j’avais fini par sombrer dingue. Mais j’étais pas seul à le voir. On s’est approché, on l’a tous touché ; enfin autant qu’on peut toucher un palmier avec des moufles et une armure par dessus.

“C’est ça qu’on cherchait, Dékarque ?”

Il a rien dit, ce grezban. Il a juste posé des charges, puis fait signe d’avancer. Il a tout fait sauter quand on a pris suffisamment de distance.

Y’avait plusieurs possibilités à une présence aussi incongrue dans ce désert gelé. Un rejet des Brumes : ce qui voulait dire qu’elles n’étaient pas loin. Une fenra dans le coin. On le saurait vite. Mais pour la refermer, avec notre troupe, ça n’allait pas être coton. Ou un brumaire, un oniromancien, ou un autre de ces tarés croyant qu’on pouvait manipuler le Khanat sans conséquence. Mais je voyais mal un tondu de ce genre dans le coin, même bien timbré. Survivre ici tenait de l’exploit ; nous-mêmes, avec notre formation et notre équipement, y arrivions à grand-peine.

Sauf que le Dékarque agissait à l’inverse de toute logique. Je commençais à me demander s’il avait toute sa tête. On aurait dû quadriller le terrain, vérifier si c’était une fenra à l’origine de ce palmier ; faire tourner les détecteurs de présence, essayer de trouver des indices. Mais il se contentait de suivre son cap.

Et c’est comme ça qu’on est tombé sur un na'urs en peluche. Avec un nœud rose autour du cou. À dix mètres près, dans la tourmente, on aurait pu le louper. Il était pile-poil sur notre chemin, avec juste un léger gel sur les oreilles, comme si on venait de le déposer. C’était évident, du coup, qu’il ne s’agissait ni d’une fenra, ni des Brumes, ou alors elles étaient devenues vraiment taquines.

Comme avec le palmier, le Dékarque a mis des charges, il nous a fait signe d’avancer, et il a fait sauter la peluche.

On nous apprend à ne pas trop poser de questions dans la Légion, mais j’avais le cul gelé, et c’est le genre de chose qui pousse à voir le monde autrement. C’est sûr que le palmier et le na'urs n’avaient rien à faire là, mais à quoi ça servait de les faire sauter ?

Et puis, on a trouvé la ville.

Elle n’avait rien à jalouser à Natca. Sauf qu’elle était à la surface, dans le coin le plus improbable du Khanat.

Elle était composée de hautes tours, toutes illuminées, genre bougies d’anniversaires sur vacherin glacé. La neige et les congères s’arrêtaient quand commençaient ses rues.

“Va vous falloir un paquet de charges, là, Dékarque…”

Il a même pas relevé. Il paraissait sonné par la découverte.

On a commencé à avancer dans les rues. Le vent ne soufflait plus. Il faisait même bon. Mais ça ne collait pas. Tout était neuf et brillant, comme si les ouvriers venaient tout juste de finir de la construire. Tout juste si on ne sentait pas la peinture fraîche. Et ces bâtiments ne ressemblaient à rien de connu. Entièrement vitrés, avec des lumières dans les étages. Mais impossible de savoir ce qu’il y avait dedans : à notre niveau, seul notre reflet nous était renvoyé.

On a voulu rentrer dans un des bâtiments, mais le Dékarque a refusé. Il voulait encore avancer.

J’ai cru voir des ombres bouger ; ce n’était sans doute que des ombres, car on n’a croisé personne tout le temps qu’a duré la traversée, ce qui nous a bien pris une heure.

Il n’a pas fait sauter la ville. Je ne sais pas si c’était vraiment une ville, ou juste une forêt de tour de verres, en fait.

Je me demandais ce qu’on trouverait ensuite.

On a surtout retrouvé le froid et le blizzard en quittant la ville.

Et puis…

J’ai compris qu’on arrivait au terminus en la voyant. Une arche, gigantesque, sur notre route. Et derrière, on entrevoyait une grande salle couverte de miroir. Enfin, une salle… l’Arène aurait pu rentrer dedans, et largement. Mais ce qui m’a fait comprendre qu’on arrivait, c’est que le Dékarque s’est enfin décidé à se relâcher.

L’une des autres Légionnaires s’est exclamée :
“C’est pas possible… Elle ne peut pas être là, elle n’existe que dans le Monde des Rêves !”

Et là, le Dékarque s’est retourné vers elle. Il lui a souri. Et il lui a tiré en plein dans la tête. Un revif express pour un membre de la troupe. Puis il a tourné le fusil vers un autre légionnaire, et pan ! Carton.

On n’entre pas dans la Légion pour désobéir aux chefs, mais on n’est quand même pas formé à se laisser tuer sans explication. Je veux dire, quand les officiers nous disent d’aller nous battre pour un combat perdu d’avance, on sait bien qu’on va au casse-pipe sur leur ordre, mais on y va quand même, parce qu’il y a eu un ordre et qu’on espère que tout là-haut, quelqu’un a un plan qui justifie qu’on donne nos tripes au sens littéral.

Là, on n’était clairement pas dans ce cas de figure. On s’est jeté à terre, certains ont tenté de courir en arrière, en avant, de sortir leurs armes, de lui sauter dessus. Un beau bordel. Le Dékarque, lui, posé calmement, continuait de tirer, sans louper ses cibles. On était perdu au milieu de nulle part, rien pour s’abriter, avec un cinglé qui avait décidé… quoi ? Le score était en tout cas nettement en sa faveur.

Je ne sais trop comment, j’ai réussi à bondir derrière l’arche. J’ai entendu son cri de rage et senti l’onde de son tir me siffler aux oreilles, et la bataille encore. Puis plus rien. Le silence. Et enfin Vo qui déclare, calmement :
“On l’a eu.”

Je suis sorti de ma planque, jetant un coup d’œil prudemment. Oui, ils l’avaient eu. Je regardais le jeu de massacre. Les corps ne disparaissaient pas. Trop loin des bornes de revif, comme je l’avais supposé : ces ras-là devraient attendre l’Éon suivant pour se relever.

J’ai voulu rejoindre mes camarades, mais c’est comme si l’arche s’était transformée en champ de force. Je les voyais, les entendaient, mais impossible de les rejoindre.

Vo a vu que je me débattais. Elle s’est approchée, tâtant de son côté la barrière invisible qui nous séparait. Puis elle relevé sa visière et m’a regardé droit dans les yeux :
“Vas-y, continue à avancer. Et fais attention à ce que tu souhaites.
-Mais qu’est-ce que tu racontes ? Il s’est passé quoi, bordel ? C’est quoi cette histoire ?
-Regarde derrière toi. Va au centre. Et rêve… rêve ce qu’il faut, OK ?”

Puis elle s’est éloignée. Elle et les autres survivants, ils ont fait comme si je n’existais plus, et ont commencé à creuser des trous dans la glace pour mettre les corps des autres.

Il n’y avait rien à faire. J’ai donc fait ce qu’elle me disait. J’ai avancé. Les miroirs autour de moi ne faisaient pas que me refléter ; ils montraient des scènes étranges, déformaient mon reflet. Au centre, il y avait une sorte de puit d’où sortait un brouillard tourbillonnant. Plus je m’en approchais, plus je sentais la puissance qui habitait ces lieux. Était-ce une sorte de Source ?

Je plongeais mon regard dans le puits. Comme j’aurais voulu que rien de tout ça n’arrive jamais… Pourquoi est-ce que je ne m’étais pas contenté de rester au lit, le jour où ce recruteur était venu dans ma ville natale ?

Mon regard scrutait les brumes, puis j’eus l’impression que c’était les Brumes qui scrutaient mon âme… je basculais.

***

“Réveille-toi…
-J’ai fait un drôle de rêve, Maman…
-Ce n’était qu’un rêve. Habille-toi, qu’on arrive à la foire à temps pour le défilé des légionnaires…”