Conjonction

Allongée dans l’herbe, une couverture dans son dos pour la protéger de l’humidité du sol, Kirun regardait le ciel.
Zabr, la grande lune, se levait majestueusement pour son prochain rendez-vous avec Stigi, sa petite sœur. Les deux lunes se rapprochaient lentement l’une de l’autre sur le fond piqueté d’étoiles du ciel.
Quelques nuages légers voilaient le scintillement des astres les moins brillants, mais leur faible épaisseur leur interdisait toute velléité de masquer la conjonction à venir.
Et, en attendant, la cuisinière profitait du spectacle du ciel nocturne.

Elle profitait aussi des commentaires plus ou moins exacts qu’un orateur improvisé dispensait à qui voulait l’entendre un peu plus loin. Mais ça, elle s’en serait bien passée, tant les explications sur les constellations étaient imprécises, et les légendes pour les accompagner mal racontées.
Elle se concentrait donc tant bien que mal sur la beauté du ciel et essayait de faire abstraction du bruit ambiant quand quelqu’un vint étendre une couverture à côté de la sienne.

« Kirun ? C’est toi ? Tu permets ? » murmura le nouveau venu.
« Je t’en prie, Galm. » répondit-elle sur le même mode, les yeux toujours fixés sur la voûte nocturne qui la surplombait de toute sa majesté.
Le responsable agricole s’installa à son tour dans l’obscurité, et se tortilla un peu pour trouver une position confortable.
Puis il se fondit à son tour dans le silence de ce coin de nuit.

Silence très relatif, néanmoins. Le discoureur attaquait désormais les différentes interprétations philosophico-religieuses que diverses cultures donnaient de la conjonction des lunes.
Et son laïus avait une fâcheuse tendance à envahir l’espace sonore ambiant, et à coloniser toutes les bulles de quiétude des ra installés alentours.

Galm grommela entre ses dents : « C’est pas possible. Il ne se tait donc jamais ? »
Il avait parlé trop bas pour que ce soit autre chose qu’un commentaire adressé à lui-même, et Kirun ne releva pas.
Zabr grignotait tranquillement les étoiles qui constituaient les pattes de la constellation du pendo vagabond, et le résultat était plutôt amusant. Le pendo semblait désormais allongé sur le dos de la lune, alors que toutes les légendes le décrivaient comme un marcheur infatigable qui, justement, ne s’arrêtait jamais pour se reposer.
Ça ne faisait probablement rire qu’elle, mais la cuisinière trouvait l’image très drôle, et elle sourit largement dans le noir.

A côté d’elle, elle entendit soudain Galm glousser doucement et son sourire s’agrandit. Visiblement – si l’on pouvait dire, compte tenu du fait que Zabr était encore loin d’éclairer pleinement la nuit des Plaines – quelqu’un d’autre avait remarqué le phénomène.
Un peu plus loin, un ra non identifié lâcha – peut-être un peu plus fort que nécessaire, mais avec un amusement certain dans la voix : « T’as raison, petit pendo, ça fait du bien de s’allonger un peu ! ».
Et des rires discrets lui répondirent de diverses formes plus sombres sur le fond de l’herbe.

L’orateur, sans doute surpris par l’interruption, se tut quelques instants.
Kirun pouvait l’imaginer lever les yeux au ciel pour comprendre de quoi on parlait, et elle s’autorisa un sourire ironique. Fallait-il être charmé à ce point par sa propre voix, pour ne même pas regarder l’objet de son discours.
Puis elle se morigéna intérieurement : qui était-elle pour critiquer, fut-ce en pensée, les centres d’intérêts d’un autre ra ? Surtout alors qu’elle n’avait rien fait pour lui suggérer qu’il pouvait représenter une gêne, et que personne d’autre ne s’était plaint.
Elle était à peu près certaine qu’il dérangeait tout le monde. Mais s’il n’y avait ne serait-ce qu’un ra pour apprécier ses commentaires, il n’était pas question qu’elle le fasse taire.
Elle grimaça quand même quand il reprit la parole, écorchant au passage le nom de Pe’okal, l’étoile qui formait l’œil du pendo.

La voix de Galm flotta doucement jusqu’à elle : « Tu ne pourrais pas lui dire de se taire ?
- Au nom de quoi ?
Il n’est pas de mon équipe, et même s’il l’était il n’est pas en service.
Nous ne sommes pas sur mon secteur, et même si nous l’étions, il ne dit rien d’offensant ni d’agressif.
- Il dit quand même un paquet de bêtises…
- Ce n’est pas interdit par le règlement intérieur. Ni par aucune loi, que ce soit du kastron ou du Khanat, pour autant que je sache.
Mais si tu veux lui dire qu’il te dérange, tu es grand, et tu peux lui dire toi-même. »
Galm maugréa quelque chose que la cuisinière fut ravie de ne pas avoir compris.

Les deux lunes étaient de plus en plus proches l’une de l’autre, et le commentateur finit par se taire.
Peut-être enfin touché par la beauté du ballet que dansaient les deux astres là-haut.
A moins qu’il n’ait enfin eu la gorge sèche. Kirun grimaça distraitement : décidément, elle était bien peu charitable ce soir. Mais elle n’en éprouvait quand même aucun remord.
Et puis elle oublia ces pensées annexes pour se concentrer entièrement sur le spectacle que lui offrait le ciel, et se laisser transporter par les sensations étranges que cette vision produisait en elle.

Lorsque les lunes se séparèrent enfin, les ra restèrent un long moment étendus, silencieux, perdus dans leur monde intérieur.
Comme l’avait – si mal – dit le babillard du début de soirée, il y avait bien des histoires sur la conjonction des lunes.
Parce que c’était un moment très particulier.
Où l’on sentait le Khanat comme glisser imperceptiblement sur le côté.
Où l’on sentait que des choses étranges et merveilleuses pouvaient se produire.
Où l’on pouvait presque toucher les énergies soudain apaisées.

Kirun ferma les yeux et inspira profondément en s’étirant.
Puis elle se releva lentement.
Autour d’elle, les autres spectateurs faisaient de même, chacun à son rythme.
Elle récupéra sa couverture et se dirigea tranquillement vers l’exploitation, et les tunnels qui la ramèneraient chez elle.
Demain, il lui faudrait se lever tôt, mais pour l’heure, elle emportait avec elle un peu de cette stupeur émerveillée d’avoir fait partie de quelque chose d’extraordinaire.