Le kombava de Cizoim

Le terminal de la cuisine luisait doucement sous le regard du personnel assemblé.
« C’est censé être une recette d’où, celle-là ? » demanda Kirun, debout, les yeux fixés sur l’enregistrement.
« Ils disent que c’est typique des tribus les plus occidentales du Désert du Ponant. » répondit timidement Cizoim, assise devant le terminal.
La cuisinière renifla avec dérision : « Ben tiens, et moi je suis le N'Azpel Bratfé. J’espère que les auteurs sont meilleurs en cuisine qu’en géographie. »
Cizoim regarda le nom et le logo du kagnici qui vendait, à grand renfort de publicité sur le kom, ce recueil de recettes censément « représentatives de la diversité des goûts et des saveurs qui s’épanouissent sous la bienveillance de notre Khan ». “L’université des saveurs”. Elle commençait à se demander si elle ne s’était pas fait avoir.

Mais la cuisinière lui tapota gentiment l’épaule : « Ça ne veut pas dire que c’est mauvais pour autant. Et puis, si ça l’est, on l’adaptera.
C’est ça, la cuisine. S’adapter. A ce qu’on a. A ce qu’on recherche. Même si les N’Shali N’Bhali ne mangent pas ça à tous les repas, nous, on peut quand même se régaler.
Allez, vas-y, la cuisine est à toi. »
Cizoim lui adressa un regard reconnaissant et transféra la liste des ingrédients sur son interface avant de se diriger vers la réserve.

Derrière elle, Kirun fit signe aux autres : « Allez, zou. Nettoyage pour tout le monde en attendant de servir de goûteur. Si elle a besoin de nous, elle sait où nous trouver. »
Les ra se dispersèrent pour laver, qui la vaisselle, qui les sols, qui le mobilier, qui les divers appareils… Il semblait impossible de faire la cuisine sans salir quelque chose. Et même ce qui ne servait pas était régulièrement nettoyé.
Dans les autres équipes, certains murmuraient que c’était une façon pour la cuisinière d’occuper ses troupes pendant les heures creuses.
Mais les ra qui travaillaient là savaient à quoi s’en tenir. Parce qu’il n’y avait rien de pire que de devoir nettoyer un plat au moment d’y verser la préparation brûlante, ou d’enfourner un dessert délicat dans un appareil qui sentait le graillon du jeftu d’avant.

Et puis, Kirun participait aussi au nettoyage.
Bon, d’accord, elle disait que ça la reposait, et personne ne comprenait comment astiquer le sol pouvait être plus reposant que rester immobile au milieu de l’activité grouillante de la cuisine aux heures de pointe. Mais elle faisait sa part comme n’importe qui.

Il ne restait plus qu’à attendre pour voir si la recette dégotée par Cizoim serait aussi bonne que l’enregistrement le laissait entendre, et espérer qu’ils pourraient donc tous se régaler à la pause.

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Cizoim posa ses plats sur la table, sous le regard attentif de ses collègues.
Premier constat, c’était moins beau que sur l’enregistrement.
Mais il fallait s’y attendre. D’abord, c’était un premier essai, et la tcara toute maigre – un comble quand on travaillait dans une cuisine – manquait encore un peu d’expérience.
Et puis, tout le monde savait que les enregistrements étaient toujours un peu bidouillés pour ce genre de choses, et qu’on ne pouvait pas vérifier que ce qui était montré correspondait vraiment à la recette.

L’aspect et la présentation, ça pouvait se travailler ensuite.
Pour l’instant, ce qui comptait, c’était le goût.
Chacun entreprit donc de se servir une portion plus ou moins généreuse, selon sa faim et sa confiance dans l’apprentie cuisinière ou dans sa recette.
Kirun fit comme les autres, puis elle huma sa part avant d’en goûter un morceau. Elle ferma les yeux, se concentrant sur ses sensations. Sur ce qu’elle aimait dans ce plat. Sur ce qui manquait.

La première bouchée était toujours la plus importante. Ensuite, on renforçait les impressions. Mais goûter un plat pour la première fois était toujours une expérience à part entière. Un peu de surprise, d’inhabituel, de nouveauté.
Bien sûr, elle avait vu la recette, et avait donc une idée de ce qui l’attendait. Mais elle s’était volontairement tenue à l’écart pendant la préparation, pour limiter au maximum ses préjugés.

Quand elle rouvrit les yeux, Cizoim la fixait avec inquiétude.
Kirun montra la part de celle-ci, intacte devant elle : « Si tu ne goûtes pas, tu ne pourras pas savoir si tu as réussi. » Puis elle prit une deuxième bouchée.
Son aide la regarda faire et grimaça : « Je sais déjà que les légumes sont trop cuits. Et je crois bien que j’ai raté le caramel. Et il aurait sans doute fallu laisser mariner la viande dans le jus un peu plus longtemps aussi… ».
Elle attendit un instant puis, voyant qu’elle ne tirerait rien de plus de sa chef, prit une grande inspiration et enfourna aussi un morceau.

Autour de la table, les ra mangeaient en silence, plus ou moins vite.
Visiblement, le plat n’était pas mauvais : personne ne boudait sa part. Et la marmitonne parut soulagée, et se concentra enfin sur ce qu’elle mangeait.
Mais elle ne tarda pas à froncer les sourcils : « C’est moi ou c’est un peu fade ? »
Plusieurs ra hochèrent la tête. Les tribus du Désert étaient réputées pour leurs épices. Un plat fade, c’était… Bon. Pas typique du Désert, en tous cas.

Kirun acquiesça également : « Quoi d’autre ? »
Cizoim se concentra. « Euuuuuhh… Ben, je ne vois pas trop. » Elle baissa la tête.
La cuisinière mâchonna tranquillement une bouchée supplémentaire : « Tu as oublié de dire que c’était quand même pas mauvais du tout. »
La plupart des convives opinèrent en chœur. Certains avaient d’ailleurs la bouche pleine.

Kirun continua : « Tu as identifié la plupart des points que tu pourrais améliorer au niveau de la préparation, mais ça ne devrait pas être trop compliqué à régler, surtout si on ne suit plus la recette à la lettre. Quant à la fadeur… Ça dépend, je pense…
Le problème, c’est qu’ils ont voulu mélanger du caramel et des épices qui ne se marient pas bien ensemble.
Donc soit on change les épices pour des trucs qui vont vraiment relever le caramel, au lieu de s’y perdre, et on aura quelque chose qui ressemble un peu plus à un plat N’Shali N’Bhali. Sauf que je n’ai pas ce genre d’épices en stock, et que ça m’étonnerait qu’il y ait ça chez les grossistes habituels.
Ce qui est d’ailleurs probablement la raison pour laquelle les auteurs ont choisi ceux-là : leurs lecteurs avaient plus de chance de les trouver au coin de la rue. Mais ça veut dire qu’il va falloir négocier avec l’intendant, si on veut qu’il valide ça dans la prochaine commande. »
Une série de grommellements amusés et de murmures ironiques lui répondit. Visiblement, l’opinion des ra de la cuisine était que l’intendant n’avait aucune chance dans ce genre de négociations.

La cuisinière les ignora : « L’autre solution, c’est d’abandonner les épices ou de ne garder qu’un truc très léger pour donner un arrière-goût de fraîcheur, et de jouer à fond sur le mélange du caramel et du jus de la viande. Ça n’aura plus aucun rapport avec le Désert mais… ça pourrait être sympa aussi. »

Elle adressa un sourire encourageant à son aide : « Y’a moyen d’en faire quelque chose de bien. Peut-être même plusieurs choses de bien. Ça s’appelle comment ? »
Cizoim lui rendit son sourire : « Du kombava. »
Kirun répéta le mot étrange : « Du kombava ? D’accord. Demain, on essaye de faire une version sans épice du kombava de Cizoim. Un ou deux volontaires pour jouer les goûteurs ? »
Tout le monde leva la main en riant. Bien sûr qu’ils étaient volontaires. C’était meilleur de goûter les gâteaux, mais si Kirun pensait que la recette avait du potentiel, alors personne ne voulait passer à côté.