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Rêve ordinaire

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Lyne:
« Kirun ! »
Les sons portaient loin dans l’aube naissante des plaines d’Astharie. Surtout en ce jour de fête où les ouvriers avaient congé et où l’exploitation tournait au ralenti.
« Kiii-Ruuun ! »
Mais la silhouette accroupie au milieu des pieds de klums ne semblait pas entendre les appels de l’enfant qui courait autour des bâtiments, là-bas. Penchée sur les feuilles charnues, l’ucikara fredonnait un air étrangement dissonant.
« Ki-i-run ! »
Ce n’était pas une incantation. Il n’y avait pas de magie dans l’étrange tissu de notes qu’elle chantonnait. Mais ses doigts trouvaient avec sûreté les plus beaux fruits cachés dans la verdure, ceux qui portaient encore en eux les rêves de la nuit, ceux dont la peau sucrée et la chair juteuse n’avaient pas été déflorées par la lumière crûe du jour.

« Kirun ! »
Le gamin déboucha, tout excité, dans le sillon et freina brusquement à côté de la cueilleuse. « Où tu étais ? Pourquoi tu as débranché ton kom ? »
La rate continua un instant sa mélodie, rata une note – nettement plus dissonante que les autres – et interrompit cueillette et musique en soupirant.
Elle se releva lentement et se retourna vers l’importun : « Si tu avais écouté hier soir, quand j’ai donné les consignes pour la journée, tu n’aurais pas besoin de poser la question, Hisnat. »
L’interpellé se tassa un peu, maussade, sous son regard froid : « Pourquoi tu t’embêtes, aussi ? Des klums, y’en a plein les silos. J’suis sûr que l’intendant te laisserait prendre ceux qu’tu veux. Même dans ceux pour la Ville. Même si c’était pas pour le concours. De toutes façons, tout le monde fait toujours tout c’que tu veux. »
Les derniers mots étaient accompagnés d’un petit sourire charmeur, et la rate conserva à grand-peine son air sévère. Le garnement était impudent et bien trop doué à ce petit jeu. Mais il y avait un peu de vrai dans ses paroles. Personne ne tenait à se faire mal voir de la cuisinière. L’intendant pas plus que les autres.
Bizarrement, ça n’avait pourtant jamais empêché Hisnat d’enchaîner les bêtises, jusques et y compris dans sa cuisine.

Kirun secoua la tête, et se pencha à nouveau vers les plantes, en lâchant, d’un ton docte qui n’admettait pas la contradiction : « Les meilleurs klums sont cueillis à l’aube, à la main, en écoutant la part de rêve qui s’accroche encore en eux. On ne fait pas une bonne tarte aux klums avec des klums de la veille, des klums que le jour a privés de mystères. C’est comme ça. Et » ajouta-t-elle avec un regard appuyé à Hisnat « on ne peut pas trouver de bons klums si on est tout le temps interrompu. »
Puis, doucement, elle reprit son fredonnement, tentant d’écarter le gamin de ses pensées. Elle n’avait plus beaucoup de temps si elle voulait remplir son panier. Elle se concentra sur son chant, et chercha les échos qui résonnaient en réponse dans les klums.

Mais Hisnat n’était pas parti. Pire, il trépignait toujours à côté d’elle.
Avant même qu’elle n’ait pu trouver un nouveau fruit, il craqua et se remit à parler à toute vitesse : « Y’a Cancan qui m’a appelé sur mon kom. La légion est déjà à Shelifet ! Ils ont commencé à tout vérifier ! Et ils ont l’emblème du kagnivo du kelafé ! C’est l’unité qui s’occupe de sa protection ! Ça veut dire qu’il va vraiment venir ! Il va venir à la fête du printemps ! Dans notre district ! Tu te rends compte ? T’as déjà vu le kelafé, toi ? J’vais lui montrer comme je sais bien m’battre ! Tu crois qu’il me prendra dans sa légion ? J’suis pas grand, mais je bats toujours Cancan ! »

Kirun se redressa une nouvelle fois et leva la tête vers le ciel de plus en plus lumineux. C’était trop tard. Il lui faudrait faire avec les klums qu’elle avait déjà ramassés.
Elle vérifia soigneusement que son panier était hermétiquement fermé, le ramassa et fit signe à Hisnat de reprendre la direction de l’exploitation. « Le kelafé a bien d’autres choses à faire que de s’intéresser à un gamin mal élevé. Il y a plusieurs districts qui se sont plaints de sa gestion, alors il vient nous dire à quel point nous avons de la chance que ce soit lui qui occupe ce poste et pas quelqu’un d’un autre kagnivo. C’est tout. Quant à la légion, crois-moi, moins tu t’en approches et mieux ça vaudra pour toi. »
Mais Hisnat ne l’écoutait pas. Armé d’une épée imaginaire, il faisait mine de terrasser d’invisibles ennemis en la précédant sur le chemin.

Kirun le suivit, perdue dans ses pensées.
Sa tarte serait certainement récompensée. Comme tous les ans. Tout le monde disait qu’elle faisait les meilleures tartes du district, peut-être même de tout l’ouest du khastron. Quelles étaient les chances que le Kelafé participe au jury du concours de la meilleure tarte aux klums d’un district provincial ? Ou à la remise des prix ? Comme elle l’avait dit à Hisnat, il avait bien d’autres choses à faire que s’intéresser à une simple cuisinière, quelle que soit la qualité de ses tartes… N’est ce pas ?

Lyne:
Bien avant de recevoir la désignation pompeuse de « chef-lieu de district », Shelifet avait été un point de rassemblement pour les ras pendant des siècles. Peut-être même des éons.
Et puis, un jour, un fonctionnaire quelconque d’Hoslet avait décidé qu’il fallait définir un district pour cette zone à trois jours de branaz de la principale ville du kastron, et son choix, pour des raisons connues des seules Brumes, s’était porté sur Shelifet.

C’était essentiellement un vaste champ vaguement trapézoïdal, que longeait sur son plus grand côté la vieille route des Khans, et qui se distinguait nettement des terres environnantes par son absence totale de végétation et la dureté de la croûte de glaise séchée qui le recouvrait.
Dans cette région dédiée à l’agriculture, une terre stérile n’éveillait guère de convoitise, et les habitants des exploitations voisines y avaient naturellement trouvé un terrain neutre où se retrouver, pour faire la fête ou échanger les dernières nouvelles.
Il faut dire que les exploitations étaient généralement auto-suffisantes. Et, quand elles ne l’étaient pas, elles importaient ce qui leur manquait de la Ville via le réseau ferré qui transportait leurs productions jusqu’à Ratmindju. A moins d’être sur le même tronçon, leurs habitants n’avaient donc guère de contacts avec les autres fermes de la région. Ils remédiaient à leur relative solitude en se retrouvant périodiquement à Shelifet.
La présence d’un relais de branaz à l’un des « angles » garantissait également qu’on pouvait y croiser à tout moment, ou presque, des voyageurs venus des quatre coins du Khanat. Et y boire tranquillement un petit quelque chose que les contremaîtres n’auraient pas forcément vu d’un bon œil.

Le relais était d’ailleurs la seule structure à peu près pérenne de Shelifet.
Le kastron faisait périodiquement des tentatives pour reconstruire ou rénover quelques bâtiments pour ses fonctionnaires, mais les propriétaires des alentours n’étaient pas particulièrement désireux d’aider les percepteurs d’impôts à s’installer trop près de chez eux, et les constructions retombaient vite à l’abandon faute d’entretien ou de matières premières. Quant aux quelques spécialistes trop coûteux pour une seule exploitation, ils étaient soit invités spécialement de la ville pour une durée plus ou moins courte, soit logés à l’année – aux frais de l’ensemble des propriétaires – par les gérants du relais.


Pour l’heure, la foule des grands jours se pressait dans la poussière au pied de l’estrade installée le long de la route : surplombant ses administrés, au milieu des bannières de son kagnivo qui claquaient dans le vent, le kelafé prononçait un discours.
Un bon discours, d’ailleurs. Kirun l’écoutait distraitement, préférant se concentrer sur le public plus que sur l’orateur. C’est à ça qu’on reconnaît un bon discours : quand l’assistance semble suspendue aux mots qui coulent de la tribune, quand les rires et les frémissements se déclenchent à l’unisson, sur un mot, un geste, voire une simple inflexion dans le ton du beau parleur perché là-haut. Oh oui, c’était vraiment un bon discours. Presque tous les ras présents vibraient aux paroles de leur kelafé, qu’ils soient saisonniers, employés depuis de longues années ou propriétaires d’exploitation, natifs des plaines ou d’ailleurs, chargés de souvenirs ou à la mémoire légère, interfacés ou non, ucikaras, tcaras et même runzatras.

Les seules exceptions étaient les enfants – qui, de toutes façons, ne s’intéressaient jamais aux discours – et les journaliers. Ceux qui ne venaient dans les plaines que le temps de gagner de quoi payer un entraîneur ou un appartement à Natca. Ceux qui rêvaient de la gloire des combats, de l’honneur gagné dans l’Arène, et se souciaient bien peu de la soi-disant gratitude que le Khanat éprouvait pour ceux qui le nourrissaient et dont le kelafé prétendait se faire l’écho.
Kirun commençait à se demander si celui qui avait rédigé ce discours si parfait n’avait pas fait une boulette. Certes, les journaliers n’avaient pas leur mot à dire sur la direction du kastron – que, par définition, ils ne faisaient que traverser à un rythme plus ou moins rapide – mais ils s’exprimaient autant, si ce n’est plus, que les autres lors des repas ou des réunions, et leur avis était toujours écouté. Oui, moqué aussi, parfois, mais quand même. Certains finiraient peut-être par trouver leur rêve à Courtoisie ou ailleurs, et par acquérir un certain pouvoir, voire par monter assez haut au sein d’un kagnivo concurrent. Et ils se souviendraient peut-être de ce jour, et d’avoir été ignorés par ce ra si fier dans sa belle tenue, au milieu de ses bannières. Et la décision finale du choix du kagnivo qui gérait un kastron se faisait toujours à Va’itu’a. Quoi qu’en disent les gens des plaines.

Kirun observait les journaliers. Ceux qui migraient progressivement vers l’extérieur de la foule, écœurés ou simplement pas intéressés.
Et ceux qui se rapprochaient de l’estrade...

Et puis, le ton du kelafé changea. Finalement, son secrétaire avait bien fait son travail. D’un large geste, il invita tous les présents à faire le plein aux stands qui proposaient à boire et à manger – comme s’il avait été pour quoi que ce soit dans l’organisation de la fête du printemps – et à le rejoindre ensuite à l’autre bout du champ, où ses légionnaires allaient parader, et où ceux qui le souhaitaient pourraient affronter des automates d’entraînement, voire des membres de son kagnivo.
Cette fois-ci, les journaliers se joignirent à l’ovation avant de se diriger, avec plus ou moins de précipitation, dans la direction indiquée. Kirun ne vit ni Hisnat ni Cancan parmi eux, mais elle ne doutait pas un instant qu’ils se débrouilleraient pour être aux premières loges.

Elle secoua la tête, désabusée, et prit la direction des stands sans se presser. Les juges pour les tartes aux klums avaient dû écouter le discours, comme tout le monde. Il leur faudrait un moment avant de pouvoir commencer la dégustation.
Elle sourit en voyant que plusieurs intendants prenaient également leur temps pour rejoindre les tentes où ils signeraient les contrats pour l’année. La fête du printemps était traditionnellement, au moins dans les plaines, le moment où se lançaient les choses importantes. Les mariages (mêmes si les préliminaires avaient généralement commencé à la fête du printemps de l’année d’avant… voire même quelques années plus tôt), les associations et organisations, et bien sûr, le renouvellement des contrats annuels pour les saisonniers.
Mais, cette année, personne ne signerait quoi que ce soit avant d’avoir vu le spectacle des légions.
Kirun, elle, avait un contrat perpétuel. Pas besoin de renouvellement. Elle salua poliment de la tête les intendants, et continua son chemin en repensant à ce qu’elle venait d’entendre. Oui, décidément, un bien bon discours.

Lyne:
Les juges étaient installés depuis un moment déjà.
De temps en temps, l’un d’entre eux ouvrait les yeux, prenait quelques notes, se relevait de sa couche, faisait éventuellement quelques mouvements ou étirements, allait chercher un nouveau morceau de tarte, et retournait s’allonger pour le déguster et en évaluer les effets.

Les spectateurs étaient peu nombreux. Des concurrents pour l’essentiel.
Il faut dire que le concours était particulièrement inintéressant à observer de l’extérieur : regarder des ras dormir – ou rêver, selon la qualité de la tarte – pouvait vite s’avérer lassant, et les candidats ne tardèrent pas à sortir discrètement de la tente pour discuter tranquillement en attendant le verdict.
D’ailleurs, personne ne se faisait vraiment d’illusions sur le résultat : seul Al’i Gaal’i pouvait, dans ses bons jours, prétendre égaler la maîtrise de Kirun. Et il n’avait même pas tenté de participer cette année. Il avait expliqué qu’il était sous l’influence de Zbasu depuis presque deux vodu et qu’il ne parvenait pas à cueillir correctement les klums. Il avait préféré déclarer forfait. Mais il avait demandé aux juges de lui garder un morceau de la tarte de Kirun, des fois que ça lui redonnerait le goût de Lakne.
Bien sûr, les juges s’étaient récriés en expliquant qu’ils ne pouvaient pas savoir quelle tarte venait de quel concurrent, sinon ça aurait été de la triche. Et puis, comme tout le monde ici se connaissait, ils avaient simplement acquiescé à la demande d’Al’i.

Les cuisiniers observaient donc la foule qui refluait vers le centre de la zone stérile, maintenant que le Kefalé avait remmené ses automates et ses légionnaires vers Hoslet. La fête du printemps avait pris un peu de retard à cause d’eux – encore que certains trouvaient probablement qu’ils avaient fourni la meilleure attraction de la journée – mais il était temps maintenant de se rattraper.
Une fois les engagements « sérieux » pris, les contrats annuels signés, les unions à durée plus ou moins déterminées validées, les organisations officiellement déclarées, chacun prenait une grande inspiration et plongeait dans la nouvelle année en commençant par s’amuser un bon coup.
Les premiers musiciens avaient déjà investi l’estrade pour une joyeuse démonstration de ce qui ressemblait, si on n’était pas trop tatillon sur certains accords, à une chanson de marins de la Mer des Songes.
Et les danseurs essayaient de former diverses figures à leurs pieds, dans un charivari bon enfant.
Au grand dam des commerçants qui avaient monté leurs étals un peu en arrière, des marchands ambulants tentaient d’appâter les spectateurs autour de la piste avec diverses nourritures et boissons, généralement avec succès vu l’heure et l’excitation déjà procurée par la journée.
Et Kirun sourit en voyant quelques ra s’éloigner déjà, généralement en couples mais parfois en petits groupes, pour trouver un abri relatif dans la végétation qui longeait la vieille route. Oui, le printemps était l’occasion de démarrer bien des choses.

Le représentant du kastron à Shelifet était lui aussi visiblement ravi. La présence du Kefalé l’avait gonflé d’importance, et il prenait son temps pour traverser la foule en direction des tentes.
Mais tout honoré qu’il fut de la venue de son gouverneur, il ne pouvait laisser passer l’occasion de se montrer au seul concours de la journée. Surtout celui-là.
La fête du printemps, contrairement à celle de l’automne, n’était le cadre d’aucun concours agricole, d’aucune mise en compétition entre les produits les plus beaux, les plus gros, les plus goûteux… Ou aux formes les plus étranges.
Les klums, qui poussaient toute l’année, n’étaient d’ailleurs pas considérés comme des fruits aujourd’hui.
Kirun avait entendu certains probabilistes utiliser des grands mots pour les désigner. Des mots à rallonge, comme « psychotrope auto-inductif » ou « drogue comportementale à inférence onirique faible ». Ça la faisait doucement rigoler.
Ces charlatans n’avaient probablement jamais goûté un vrai klum, la variété sauvage qui poussait dans les monts de Givre. Celle que les éleveurs repéraient scrupuleusement lorsqu’ils en trouvaient, et qu’ils signalaient immédiatement aux chamans. Parce que ça peut toujours servir de se faire bien voir du chaman, bien sûr. Mais aussi – surtout – pour ne pas se retrouver avec tout un troupeau endormi, ou pire, complètement halluciné, après avoir goûté aux petits fruits verts veinés d’orange et de bleu.
« Auto-inductif », ha ! Il suffisait de regarder les juges pour comprendre que les klums étaient des fruits à manier avec précaution. Même ceux des plaines, même la variété domestiquée, même transformés en tarte…
Oh, d’accord, les fruits ramassés en grande quantité pour la Ville perdaient l’essentiel de leurs rêves dans le processus. Et ils étaient rarement consommés le jour même, alors ils ne devaient guère provoquer plus qu’une légère ivresse une fois servis sur les tables de Ratmidju. Peut-être même pas.
N’empêche. Une tarte aux klums bien préparée, même avec la grosse variété des plaines, pouvait déclencher une légère transe onirique.
Et c’était bien ça, plus que le goût – aussi agréable soit-il – que les juges notaient.

Le représentant du kastron salua poliment les ra attroupés, et sembla un peu gêné en apprenant que les juges n’en avaient pas terminé. Il hésita un instant, puis prétexta une discussion plus loin. C’était un ancien Semencier, et les klums le mettaient un peu mal à l’aise.
Leur croissance semblait trop erratique. Les Semenciers avaient tout un tas de théories pour l’expliquer, mais Kirun soupçonnait que les klums étaient bien plus sensibles aux rêves des ras qu’à tout autre élément extérieur. Pour faire pousser des klums parfumés et juteux, il fallait certes une bonne terre et de bonnes conditions météorologiques. Mais pour qu’ils prennent leur pleine dimension, il fallait surtout les rêves des ra. Et des beaux rêves. Les rêves puissants des chamans dans les montagnes. Ou les rêves qui viennent quand les corps sont fatigués et les esprits pleins de beaux souvenirs. Ceux de ra ayant ri, mangé, dansé et bu toute la nuit
Oui, heureusement que le concours de tarte avait lieu avant la fête. Les klums des prochains jours seraient bien plus chargés, elle en était certaine. Peut-être même assez pour que la Ville connaisse un peu de la gaieté des ras de Shelifet.

Lyne:
On ne l’aurait pas deviné en la regardant, mais Kirun était contrariée.

Pour les habitués de la cuisine, qu’ils y travaillent ou qu’ils y passent plus ou moins discrètement se servir sur les grandes tables chargées de nourriture, elle était égale à elle-même : tantôt parfaitement immobile, comme endormie debout, écoutant dans le vague, et tantôt brusque tourbillon fondant sur l’un ou l’autre de ses aides pour épicer une préparation, tendre un plat à propos, rattraper une louche qui tombait, ou récupérer une marmite avant qu’elle n’attache.
Aux nouveaux venus qui s’étonnaient qu’elle ne semble rien faire d’autre que des tâches subalternes, et encore seulement par intermittence, les anciens chuchotaient précipitamment de se taire. Kirun ne faisait peut-être rien, mais c’était un rien qui faisait toute la différence.
Certes elle ne semblait jamais mettre elle-même la main à la patte – à part pour la tarte aux klums, mais ça, c’était pour les fêtes, mieux valait ne pas en abuser autrement – et elle ne parlait pas beaucoup plus. Mais quand elle était là, malgré l’apparent désordre, la cuisine tournait ; il y avait toujours quelque chose à manger pour tout le monde ; et ce quelque chose vous calait un ra jusqu’à la fin de sa journée de travail de façon délicieuse. Ça n’avait l’air de rien comme ça, mais pour des ra qui passaient leurs journées à trimer dans les champs, surtout pour ceux qui n’avaient pas l’habitude du grand air, un mauvais goût dans la bouche ou un ventre vide à mi-chemin, ça vous gâchait une journée.
Kirun n’était certainement pas la raison pour laquelle les journaliers choisissaient de venir travailler ici. Non. Mais elle faisait partie de ces petites choses qui les aidaient à rester une saison complète, le temps de gagner de quoi se payer un véritable entraînement dans l’Arène ou un équipement correct, alors qu’ils n’avaient pas espéré tenir plus de quelques vodu en arrivant.

Mais aujourd’hui, elle était contrariée.
Et elle ne parvenait pas à déterminer ce qui la contrariait ainsi. Ce qui, bien sûr, ne faisait qu’augmenter d’autant sa contrariété...

Elle avait tenté de se concentrer sur son travail, pour faire disparaître ce sentiment. D’habitude, ça marchait plutôt bien.
Mais pas aujourd’hui. Jusqu’à présent, elle avait réussi à faire illusion, mais elle n’était pas dupe : elle sentait que quelque chose coinçait, que ce ne serait pas aussi bon que les autres jours, que ses aides avaient plus de mal à tenir le rythme.
Heureusement, le coup de feu du matin se passa sans encombre. Les équipes partirent dans les champs, et il ne resta plus que les ra affectés aux installations de stockage, de conditionnement et d’expédition, et ceux de la maintenance. Et quelques brasseurs de paperasse, aussi. Ils avaient des horaires nettement plus étalés, voire complètement décalés, et avaient tendance à venir picorer tout au long de la journée, voire de la nuit. La cuisine pouvait souffler et passer sur un rythme plus lent en attendant la prochaine ruée, au retour des équipes de l’extérieur : en fin de journée, quand la nuit tomberait.

Kirun observa un moment encore son environnement d’un œil distrait, mais le cœur n’y était pas. Elle soupira intérieurement et se retourna pour sortir. Autant remonter à la surface. Peut-être que Culno lui serait plus profitable et lui laisserait enfin trouver d’où venait ce sentiment désagréable qui la tenaillait depuis son réveil.
Elle salua d’un geste de tête, en passant, le ra qui nettoyait la table des viandes. Il lui rendit son salut : en cas de besoin, il l’appellerait sur son kom, mais pour le reste, l’équipe des cuisines savait ce qu’elle avait à faire. Essentiellement du nettoyage, et tenir les différents plats au chaud. Ou au frais, d’ailleurs.

Elle s’engagea dans le couloir le plus direct vers la surface, toujours plongée dans le bouillonnement informe de ses émotions, quand elle réalisa qu’elle avait croisé un ra qui semblait vouloir lui parler. Elle se figea un instant. Elle n’allait jamais trouver ce qui clochait si elle devait tout le temps s’interrompre, mais…
L’intuition qui l’avait arrêtée se volatilisa sans laisser de traces quand le ra, derrière elle, demanda d’une voix hésitante « Kirun-ra ? ».
Elle se força à garder un visage neutre pour se retourner et lui faire face : « Oui ? »

Un tcara. Interfacé. Il lui disait vaguement quelque chose. Un saisonnier qu’elle avait dû apercevoir à la fête du printemps quelques jours auparavant. Ou peut-être plutôt à la fête d’automne l’année d’avant. Une relation de Sikh. Ou de Lityo, peut-être bien. Penser à Lityo éveilla quelque chose en elle, et elle détailla le visiteur avec plus d’attention.
Il n’avait pas belle allure. On aurait même dit qu’il sortait d’une bagarre d’ivrognes, avec ses vêtements déchirés et sa posture un brin tordue, comme si certaines parties de son anatomie le faisait souffrir.
Il se tortilla un peu – pas beaucoup, il devait vraiment avoir pris une bonne raclée – et passa la langue sur les lèvres – fendues – avant d’oser se lancer enfin. « Je suis un ami de Lityo. Je… Nous… Enfin… Il a… Mais voilà… Et… »
Kirun observa son malaise manifeste en silence, laissant la certitude grandir en elle. Le ra ouvrit encore deux ou trois fois la bouche, mais aucun son n’en sortit. Il avait l’air complètement paniqué maintenant.
Kirun n’avait pas vraiment pitié de lui, mais elle voulait connaître les détails. Au moins, certains d’entre eux : « Lityo et vous êtes allés vous encanailler là où vous n’auriez pas dû, et quelqu’un a pris soin de vous expliquer que c’était une très mauvaise idée. »
Le ra parut sur le point d’exploser. Il bredouilla « Que… Comment… »
Kirun n’était pas d’humeur à expliquer ses pressentiments ni ses intuitions. Pas après la matinée qu’elle avait passée. « Où est Lityo, maintenant ? Chez Revinc ? »
Le ra fit oui de la tête. Toujours muet. Un instant, Kirun se demanda si les mots étaient coincés dans sa gorge, et s’il fallait l’attraper par les pieds et le secouer la tête en bas pour les aider à sortir. L’idée l’amusa, surtout quand elle y ajouta l’image d’une marée de mots en désordre se déversant soudainement sur ses pieds.
Elle secoua la tête, évacuant sa contrariété dans ce mouvement. Elle en avait enfin trouvé la cause. « Et je peux avoir des détails ? Pas de ce qui vous est arrivé, ça je ne veux surtout pas le savoir. Mais quand est-ce qu’il pourra reprendre son poste ? »
Le ra béa encore un instant avant de se reprendre, visiblement rassuré – un peu – par l’absence de hurlements ou d’engueulade. « Ils ont dit qu’il n’avait qu’un contrat simple. Alors qu’ils le gardaient en observation trois jours. Je ne savais pas qu’il avait un contrat. Quand ces ra l’ont balancé par-dessus la balustrade du deuxième étage et qu’il s’est écrasé en bas, j’ai bien crû qu’il allait finir dans les Brumes… »
Kirun le coupa d’un geste agacé : « Le contrat de base Revinc fait partie des avantages en nature qu’on a ici. Même s’il n’est pas censé servir pour ce genre de choses… Trois jours, hein ? Il est à Hoslet ? » Le tcara hocha la tête, à nouveau silencieux. « Sans argent, il va bien lui falloir un jour de plus pour revenir… » Le ra ouvrit la bouche, mais Kirun le coupa avec impatience : « Soit vous aviez déjà tout claqué, soit ceux qui l’ont balancé ont gardé ce qu’il avait. Et après un revif, même chez Revinc, il ne pourra pas faire la route plus vite à pied. Donc pas avant padje prochain… Il a de la chance, il était en congés aujourd’hui. Encore que je suppose que c’est pour ça que vous avez choisi d’y aller hier, hein. Ça aurait fait mauvais genre de rentrer à moitié soul si vite après la fête du printemps… Enfin, ça veut dire qu’il va falloir que je trouve quelqu’un pendant trois jours pour le remplacer en cuisine, et qu’il peut faire une croix sur sa paye pendant tout ce temps-là. Sans compter que l’intendant ne sera pas peut-être pas très content d’entendre parler de tout ça… »
Le ra avait recommencé son numéro d’ouverture et de fermeture de bouche, ne sachant visiblement plus quoi dire ou faire. Kirun le fixa un moment : « Et votre patron, il est au courant ? Vous étiez aussi en congés aujourd’hui ? » Le ra referma la bouche brusquement. Kirun eut un sourire froid. « Vous feriez peut-être mieux de rentrer et de vous reposer – à fond – pour être en forme et reprendre le travail demain, vous ne croyez pas ? »
Le ra la fixa encore un instant, puis il se dirigea vers la sortie d’une démarche qui se voulait rapide et qui n’était que très raide, et visiblement assez douloureuse.

Kirun le regarda disparaître, bien plus soulagée qu’elle n’avait bien voulu le montrer.
Lityo était un bon ra, même si, comme beaucoup trop de tcara à son goût, il ne rêvait que de gladiateurs, de combat dans l’Arène, et de la gloire qu’il pourrait y acquérir. Et, malgré ce qu’elle en avait dit, le contrat Revinc était aussi là pour couvrir ce genre d’accidents. Après tout, on était dans les plaines d’Astharie. La moitié des saisonniers, et la quasi-totalité des journaliers, venaient ici gagner de quoi poursuivre leurs rêves ailleurs. Et l’Arène et les légions figuraient en bonne place dans la liste : ces ra avaient tendance à chercher les ennuis plus que de raison.
Certaines exploitations considéraient qu’un ra mort perdait sa place, qu’on n’allait pas attendre 2 jours – ou 2 Eons – que les Brumes le rendent, et qu’il était plus simple de trouver quelqu’un pour le remplacer. Elle n’aurait pas été surprise que ce soit le cas pour… Tiens, il ne lui avait pas dit son nom… Enfin, pour l’ami de Lityo.
Mais ici, l’intendant préférait que les saisonniers restent longtemps. Ça évitait d’avoir à les remplacer et à les former. Et aussi, bien qu’il ne s’en vante pas, d’avoir à les surveiller. Le bonus du contrat Revinc lui permettait d’être plus exigeant sur les ra qu’il embauchait.

Kirun se dirigea vers le bureau de l’intendant en songeant au cas Lityo.
A sa connaissance, c’était sa première mort. Difficile de savoir comment il réagirait. Mais s’il n’avait pas été trop traumatisé par la Douleur – avec ces fichus adeptes du code de l’honneur, c’était toujours difficile à prévoir – il partirait probablement bientôt. Cela restait un passage important dans la vie d’un ra, et cela tendait à cristalliser un certain nombre de décisions…

Personne n’aurait pu deviner, en la regardant, quels souvenirs s’étaient réveillés derrière les yeux calmes de la cuisinière.
Un éventuel témoin de la scène aurait simplement vu qu’elle allait prévenir l’intendant de l’absence momentanée d’un de ses employés.

Lyne:
Assise dans l’herbe, les yeux mi-clos, Kirun prenait le soleil, adossée contre le mur du hangar principal.
C’était son jour de repos, et elle l’avait consacré à se gorger avec délectation de chaleur et de lumière. Décidément, elle n’était pas tcara, mais bien fille de Culno : malgré la taille de la cuisine, le manque d’horizon dans les pièces souterraines de l’exploitation finissait toujours par lui peser ; le bourdonnement sourd du réseau de tramway commençait à hanter ses rêves ; il lui prenait des envies de laisser tomber son kom dans un wagon à destination de Ratmidju ; et elle se mettait à voir l’œil de la Crypte dans tout et n’importe quoi. Dans ces moments-là, c’est-à-dire tous les trois ou quatre jours en général, elle remontait respirer un bon bol d’air, et elle en profitait pour reprendre contact avec lakne.
Oui, bien sûr, les deux énergies étaient complémentaires. Oui, bien sûr, on ne pouvait pas vivre exclusivement de l’une ou de l’autre. Oui, bien sûr, il fallait de tout pour faire un monde, et zbasu avait indubitablement facilité la vie des ra en inspirant tout un tas de choses très pratiques. Oui, bien sûr…
N’empêche que rien ne valait un bon rêve au soleil de lakne.

Kirun sentait le sommeil la gagner, et hésitait à s’y abandonner. Dans son état d’esprit, elle courait un risque non négligeable de se retrouver dans le Monde des Rêves. C’était à la fois terriblement attirant et pas du tout recommandé.
Elle oscillait ainsi, à la limite de la conscience, quand le monde réel la réveilla en sursaut en lui catapultant 35 kilos de ra hurlant et gesticulant dans les jambes.
Kirun ouvrit brusquement les yeux pour voir Hisnat s’affaler dans l’herbe devant elle. Et sur elle. Juste derrière lui, Cancan fit un brusque écart pour éviter les deux ra. Il s’immobilisa un instant, semblant hésiter entre le désir d’achever sa proie – les cornes factices d’Hisnat avaient volé dans l’herbe quand il était tombé, mais Cancan tenait encore une pique de bois à la main – et la crainte d’être soudain tombé sur un monstre un peu trop coriace pour lui.

Kirun bougea légèrement les jambes, juste assez pour appuyer là où ça faisait mal, et Hisnat comprit le message remarquablement vite, roulant sur lui-même et se dégageant de ses jambes sans qu’elle ait besoin de compléter par un coup de pied.
« Désolé, Kirun. J’t’avais pas vue. On jouait à la chasse de Satelare. »
Kirun se réinstalla confortablement contre le mur : « Il me semblait que l’intendant t’avait puni pour cette histoire de jet de légume pourri. Je crois bien qu’il a parlé d’une interdiction de sortie. Et je suis presque certaine qu’il a spécifiquement mentionné Celifet dans les endroits que tu devais éviter. »
Hisnat haussa les épaules avec indifférence : « J’suis pas allé à Celifet. C’est Cancan qui s’ennuyait et qu’est v’nu m’voir. Dis-lui, Cancan. »
Bien calée contre le mur, Kirun ne quittait pas le gamin des yeux. « Tu n’es donc pas allé à l’auberge hier soir. Et tu n’as pas entendu le conteur qui y était de passage raconter tout un tas de vieilles légendes, dont celle de Satelare. Et tu n’as pas envoyé Cancan essayer de se servir dans un des tonneaux. Et Cancan n’a pas été puni, non plus… »
Hisnat la regardait, les yeux exorbités. « T’étais même pas là ! Comment t’as… » Il se tut brusquement.

Kirun l’observait toujours avec attention : « Tu as quel âge, Hisnat ? »
Désarçonné par le brusque changement de conversation, Hisnat réfléchit un instant : « 38 ans. 40. Par là. »
« Et toi, Cancan ? »
L’interpellé aurait visiblement préféré rester oublié dans son coin, mais il marmonna quand même une réponse : « Bientôt 17. »
« Et vous comptez tous les deux rentrer dans les légions, c’est ça ? »
Le kefalé était passé à Shelifet lors de la fête du printemps précédent. En fin stratège, il avait amené une brigade de légionnaires et quelques automates d’entraînement, et avait laissé les gamins – entre autres – participer à des simulacres de combat. Depuis, Cancan grandissait à vue d’œil. Difficile de savoir s’il aurait un jour les qualités nécessaires pour faire un légionnaire, mais il en rêvait visiblement très fort. Il hocha la tête en réponse à la question, puis parut hésiter : « Dès que mes parents me laisseront partir… »
Kirun tourna la tête vers Hisnat : « Toi aussi ? » L’intéressé redressa le menton d’un air belliqueux. « Ben oui ! Pourquoi pas ? Vous arrêtez pas de me dire que je dois grandir, devenir adulte, tout ça, alors ça doit vous faire bien plaisir… ».

Mais Kirun se contenta de bouger légèrement les épaules pour retrouver sa position d’origine contre son mur, et ferma les yeux. Les deux garçons échangèrent un regard, perplexes. Quoi ? C’était tout ? Pas de punition ? Pas de sermon ? Pas de menace de les dénoncer à l’intendant ou aux parents de Cancan ? Rien du tout ? Pour un peu, ils se seraient sentis floués.
Après un instant de flottement, ils commencèrent à s’éloigner, incertains.
« Cancan ? » La voix de Kirun les figea sur place. Ils se retournèrent d’un bloc, mais la cuisinière n’avait pas bougé. Elle semblait toujours dormir, assise au soleil.
« Euh…. Oui ? »
« Quoi qu’en disent les conteurs, Satelare n’a jamais attrapé Ser’I Ni, le grand jrada’a. Il s’est laissé détruire par son obsession et est devenu fou à lier. Aucun dispensaire n’a pu le soigner, et c’est finalement un chamane des Monts de Givre qui lui a offert l’Oubli. » Hisnat et Cancan se regardèrent, un peu gênés. Ça ne se faisait pas de parler comme ça d’un chasseur héroïque, d’une légende parmi les légendes.
« Euh… T’es sûre ? » Kirun ne donna aucun signe qu’elle avait entendu la question. Après un nouvel échange de regards, les deux compères s’éloignèrent d’un commun accord pour jouer plus loin. Là où aucun adulte ne risquait de leur faire des remarques perturbantes. Les reproches, passe encore, ça faisait partie du jeu, mais Kirun ne suivait pas les règles, et ça, ce n’était vraiment pas juste.

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